〉Perla Abou Sleiman
〉Docteure en géographie
〉Laboratoire LOG – UMR 8187 – CNRS | ULille | ULCO | IRD Université du Littoral Côte d’Opale
Les espaces urbains reflètent les relations sociales (Dris, 2005). Les quartiers informels, avec leurs fortes vulnérabilités, sont complexes. Depuis les travaux fondateurs de De Certeau (1990) sur les pratiques de l’espace quotidien, les recherches sur ces quartiers se concentrent surtout sur les stratégies pratiques des habitants — auto-construction, solidarités, bricolages d’infrastructures (Simone, 2014) —, mais tendent à négliger le rôle des récits dans le rapport à l’espace et au risque. Par ailleurs, la littérature sur les récits du risque privilégie souvent les événements exceptionnels, au détriment des micro-événements ordinaires qui structurent le vécu des populations vulnérables (Mairal, 2008). C’est dans ce contexte que s’inscrivent des études récentes qui s’intéressent aux récits courts, fragmentaires et ancrés localement, dits « micro-narrations », qui contribuent à la construction d’un territoire vécu et à la gouvernance du risque (Hati, 2025). Cette approche, peu étudiée, combine des récits liés à un lieu (territorial) et des risques quotidiens, avec de l’ethnographie réflexive. Elle permet de révéler une réalité difficilement mesurable par les méthodes traditionnelles (Roitman, 2005).
Nous définissons les micro-narrations » des récits courts, sur des expériences du risque, telles que les inondations. Le terme « micro » souligne leur brièveté, leur ancrage contextuel et leur faible visibilité institutionnelle. Selon Venditti et al. (2017), ces récits livrent partiellement le sens et invitent à une interprétation active, construite entre émetteur et récepteur. Ils illustrent les transformations des pratiques communicationnelles contemporaines, marquées par la fragmentation des contenus et la redistribution des rôles entre producteurs et récepteurs (Boéri & Giustini, 2023). Cet article interroge les micro-narrations du risque d’inondation influençant les stratégies d’action territoriale dans les quartiers informels. Pour cela, nous utilisons une démarche ethnographique, à la fois méthode de terrain et dispositif narratif façonnant la représentation de l’« espace vécu » (Dovey, 2012). Par croquis, observations et fragments de conversations, l’ethnographie restitue des vécus situés et des formes de narration infra-ordinaires (Ocquidant, 2020).
L’article se divise en trois parties : d’abord le contexte, ensuite la méthode, enfin l’analyse des récits sur la gestion du risque et la production de l’espace.
- Hay El Sellom : un quartier entre espace physique et narratif
Le quartier de Hay El Sellom, situé dans la banlieue sud de Beyrouth, est un quartier informel qui s’est développé sur des terrains agricoles non[P1] planifiés. Il est maintenant surpeuplé, avec une majorité de Libanais chiites et de réfugiés syriens. Les constructions illégales dans le lit du fleuve « El Ghadir » causent des inondations saisonnières aggravées par les déchets et l’imperméabilisation des sols. Dans ce quartier, les inondations sont considérées comme une « exception normalisée » (Agier, 2015).

Figure 1 : La localisation du quartier Hay El Sellom
Source : Fond de carte : CNRS libanais, 2017
Conception et réalisation graphique : Perla Abou Sleiman, 2025
Des acteurs politico-religieux assurent des médiations autour du risque, mais il n’y a pas de gouvernance publique planifiée. Les habitants produisent leurs propres récits pour gérer le risque, structurant ainsi leur mémoire collective. Ces récits interprètent les évènements, rappellent les promesses non tenues et anticipent les crises, parfois en exagérant. Noté lors d’une observation : « Ils disent chaque année que ça va être réglé, mais c’est toujours pire. »
À Hay El Sellom, ces récits remplacent les infrastructures manquantes et servent à revendiquer un droit à la ville (Durand, 1968). Ils représentent une « citoyenneté insurgée » (Holston, 2008), où la vulnérabilité renforce la visibilité et la reconnaissance. Le quartier est à la fois un lieu physique restreint et une histoire partagée, qui évolue en fonction du risque d’inondation.
2. Méthodologie
L’enquête ethnographique, menée en 2022-2023 dans le quartier Hay El Sellom, a impliqué une présence prolongée et des visites régulières. Des observations participantes ont été effectuées dans les zones les plus touchées, offrant un contexte pour la narration spontanée. Le chercheur a participé à différents niveaux, depuis sa simple présence jusqu’à sa participation active.
Au total, 41 personnes, incluant des commerçants et d’autres acteurs locaux, ont été interviewées. La crise économique au Liban a cependant entravé l’enquête, limitant les déplacements du chercheur et la disponibilité des habitants. Pour compenser, des interactions plus courtes, mais plus fréquentes, ont été privilégiées. Dans ce contexte, les micro-narrations ont émergé lors de conversations ou de gestes commentés. La méthode ethnographique étudie la vie quotidienne des habitants en utilisant des entretiens, des observations et des matériaux visuels. Les données collectées avec des grilles d’observation structurées documentent l’organisation spatiale et les inondations, permettant de mieux comprendre le risque.
3. Résultats
3.1. Les micro-narrations dans les récits du risque
À Hay El Sellom, les récits sur le risque d’inondation se concentrent sur trois aspects : les promesses non tenues, les récits d’adaptation et de résistance, ainsi que ceux qui exagèrent les impacts. Ces récits alimentent la colère et la méfiance envers les autorités. En 2022, un témoignage a montré que « même les enfants savent quoi faire quand ça déborde », ce qui reflète une adaptation continue en l’absence d’institutions.
Les inondations du fleuve El Ghadir entravent régulièrement la circulation au niveau du sol. Les résidents exagèrent parfois les dommages pour attirer l’attention sur le risque, car les systèmes d’alerte et d’intervention sont inexistants ou perçus comme inefficaces. Une résidente a déclaré en 2023 : « On minimise les dommages, alors on exagère, en disant que c’est une catastrophe, même si ce n’était pas si grave ». Cela montre une maitrise des mécanismes de visibilité et une utilisation du registre dramatique. Les observations[P2] sur le terrain révèlent souvent un écart entre l’expérience vécue et celle décrite, ce qui suggère une différence entre la réalité vécue et la réalité racontée.
Certains résidents exagèrent leur histoire pour se poser en victimes et obtenir de l’aide. D’autres utilisent le récit comme un outil de négociation et de revendication politique. Le récit met en évidence les rapports de force, l’État intervenant seulement partiellement : « Ici, on n’est pas du bon parti, donc ils ne viennent pas. »
3.2. L’ethnographie comme mise en récit
L’enquête ethnographique menée à Hay El Sellom ne s’est pas limitée au recueil de témoignages, mais a également consisté à documenter la construction sociale d’une mémoire collective du risque, inscrite dans le temps long du quartier. Le chercheur occupe alors une position d’auteur collaboratif, impliquant la sélection, la traduction et la restitution des récits et des perceptions habitantes.
Cette démarche exige une vigilance réflexive sur les biais et les rapports de pouvoir liés à la position du chercheur sur le terrain (Bönisch-Brednich, 2018), ainsi qu’une négociation méthodologique constante entre la fidélité au vécu des enquêtés et la mise à distance analytique nécessaire à l’interprétation scientifique. L’analyse a également intégré une attention aux reformulations, omissions ou ajustements narratifs survenant au cours de l’enquête, afin de comprendre leur influence sur la qualification et la hiérarchisation des événements d’inondation (figure 2).

Figure 2 : L’espace raconté et interprété : entre récits habitants et croquis ethnographique
Source : Carnet de terrain, Perla Abou Sleiman, 2022
Cette réflexivité méthodologique a éclairé les comportements des riverains et les enjeux liés à la gestion du risque. Selon l’enquête ethnographique, les habitants négocient leur existence et leurs droits (Bragg, 2022). La narration ethnographique est donc un processus de structuration sociale du quartier par le biais du récit.
L’ethnographie n’est pas une fiction littéraire, mais une structure territoriale. Le chercheur ne se contente pas d’observer, il participe activement à la transmission et à l’analyse des récits qu’il a recueillis. L’ethnographie ne se limite pas à décrire un lieu, mais aussi à comprendre ses effets, ses rationalités et ses conditions sociales.
3.3. La fiction de l’espace
En l’absence d’infrastructures et de services publics, la narration joue un rôle central dans la survie urbaine des habitants de Hay El Sellom. Le récit du risque d’inondation permet de donner sens à un environnement incertain et d’organiser l’action collective. La fiction y remplit une fonction de représentation de l’invisible, d’organisation de l’action hors des cadres institutionnels (Monteil et al., 2022). À travers ces récits, les habitants projettent des futurs — « Si ça continue, on va tous partir » — ou mobilisent des passés — « Avant, il n’y avait pas d’inondations ici ». Ces représentations imaginaires aident à conceptualiser l’espace urbain collectivement, partagées entre espoir, déception et menace (Fincher et al., 2014).
Les micro-narrations, par leur exagération stratégique, cherchent aussi à attirer l’attention des autorités. Elles veulent montrer qu’il y a une crise, même si c’est exagéré. Cela permet de rendre visible une situation invisible, ce qui devient un moyen d’action dans un contexte de marginalisation institutionnelle. Au-delà de leur fonction pragmatique, ces récits participent à la construction d’une géographie des espoirs et des déceptions, mêlant projections d’avenir et souvenirs du passé. Ils contribuent à une résilience urbaine qui dépasse les seules infrastructures matérielles, produisant une spatialité hybride où vécu matériel et narration politique se conjuguent (Naef, 2020).
- Conclusion
Les micro-narrations du risque d’inondation à Hay El Sellom dépassent le simple témoignage individuel. Elles reflètent la perception habitante d’un espace marqué par des infrastructures manquantes et des institutions défaillantes. Ces récits permettent de négocier l’espace, de revendiquer des droits et d’inventer des formes de résilience face à l’incertitude. En les combinant à une réflexivité ethnographique, nous mettons en évidence une double « fictionnalisation » : celle produite par les habitants et celle construite par le chercheur. Cette méthode révèle des dynamiques territoriales souvent ignorées. Les récits expriment une subjectivité qui nourrit aussi la posture du chercheur, lequel aborde l’informalité comme lieu de négociation de l’action publique. L’espace, considéré comme objet fictif, facilite l’énonciation et la représentation sensible, à travers témoignages, croquis et entretiens. Il en résulte un espace hybride, à la fois réel et imaginaire. Ainsi, l’ethnographie urbaine révèle un urbanisme informel matériel, symbolique et politique, et ouvre des perspectives méthodologiques pour une recherche sensible aux récits, aux risques et à la fabrique des territoires.
Références bibliographiques
Abou Sleiman, Perla. 2024. « De l’adaptation continue aux outils de gestion du risque[P3] d’inondation : L’exemple du quartier urbain informel de Hay El Sellom au Liban ». Phdthesis, Université du Littoral Côte d’Opale. https://hal.science/tel-04972526.
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Boéri, Julie, et Deborah Giustini. 2024. « Qualitative Research in Crisis: A Narrative-Practice Methodology to Delve into the Discourse and Action of the Unheard in the COVID-19 Pandemic ». Qualitative Research 24 (2) : 412‑32. https://doi.org/10.1177/14687941231155620.
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Monteil, Charlotte, Pierre Foulquier, Stéphanie Defossez, Mathieu Péroche, et Freddy Vinet. 2022. « Rethinking the share of responsibilities in disaster preparedness to encourage individual preparedness for flash floods in urban areas ». International Journal of Disaster Risk Reduction 67 (janvier) : 102663. https://doi.org/10.1016/j.ijdrr.2021.102663.
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Ocquidant, Olivier. 2020. « L’approche sensible des espaces urbains. Éléments pour une ethnographie de l’urbanité ». Recherches qualitatives 39 (2) : 127. https://doi.org/10.7202/1073512ar.
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Venditti, Simona, Francesca Piredda, et Walter Mattana. 2017. « Micronarratives as the Form of Contemporary Communication ». The Design Journal 20 (sup1) : S273‑82. https://doi.org/10.1080/14606925.2017.1352804.
[P1]La description du quartier
[P2]La comparaison entre récits et observations dans les résultats
[P3]La présence de la thèse dans la bibliographie
