〉Arnaud Alessandrin
〉Docteur en sociologie
〉LACES, Université de Bordeaux
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〉Corinne Luxembourg
〉Professeuse en géographie et aménagement
〉PLEIADE, Université Sorbonne Paris Nord
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Les rapprochements récents entre les disciplines s’intéressant à l’espace, les études et les arts visuels, littéraires et de la scène ont contribué à déplacer la fiction au cœur des questionnements sur l’espace. La fiction n’y apparaît plus comme un supplément illustratif, mais comme un régime spécifique de production de spatialité, au même titre que la carte, la modélisation ou le récit scientifique. D’autre part, les dispositifs fictionnels (littéraires, visuels, cinématographiques ou performatifs) fabriquent des cadres rendant possibles des expériences de proximité, d’éloignement, qu’il s’agisse de dimensions sociales, spatiales, qu’elles induisent des continuités ou des ruptures. L’usage de la fiction contribue à constituer des laboratoires privilégiés pour observer et rendre compte des manières dont les collectifs sociaux produisent des imaginaires et comment ces imaginaires transforment leurs spatialités. La fiction permet de mettre à jour la performativité des mémoires collectives et des discours qui leur sont liés.
Ces évolutions épistémologiques s’inscrivent dans un ensemble plus large de débats en sciences humaines et sociales en général, en géographie plus particulièrement. Le tournant narratif, l’attention aux pratiques d’écriture et aux formes artistiques ont montré que toute connaissance géographique repose sur des médiations, des choix de mise en forme, des discours et des savoirs situés. Toutefois, la fiction apparaît également comme un dispositif méthodologique de recherche, intervenant à la fois dans les enquêtes comme dans les dispositifs de restitution auprès comme en dehors du monde académique..
Ce déplacement est donc autant épistémologique que méthodologique. La fiction, en ouvrant un « comme si », déplace les positions habituelles : elle autorise des contre-récits, fait exister des voix minorées, fabrique des proximités politiques là où les configurations spatiales produisent de la distance. C’est dans cette double perspective que se situe ce numéro de Géoproximités. En articulant ainsi fictions et spatialités, les contributions réunies ici s’intéressent aux effets de ces dispositifs sur les proximités : proximités entre habitants et territoires, entre expériences vécues et représentations, entre chercheur·euses, enquêté·es et publics. Elles interrogent ce que cette géographie par la fiction fait à la discipline elle-même, en déplaçant les frontières entre analyse et création, entre distance critique et engagement, entre mise à distance des objets et mise en proximité des savoirs. Dans ce dossier nous avons fait le choix de faire intervenir des chercheuses et des chercheurs aussi bien que des autrices et des auteurs de fictions donnant à voir les différentes facettes de l’approche de la fiction et de ses spatialités.
Récits et spatialités : la fiction comme dispositif de compréhension des territoires
Plusieurs contributions montrent comment les récits fictionnels permettent d’accéder à des formes sensibles et situées de compréhension de l’espace. Dans l’analyse proposée par Victor Piganiol, la trilogie filmique Le Seigneur des Anneaux est étudiée comme une véritable odyssée géographique où les déplacements des personnages structurent l’espace narratif et produisent une cartographie complexe de la Terre du Milieu. L’auteur montre également comment cette fiction a contribué à reconfigurer des espaces réels, notamment à travers des transformation touristiques et symboliques.
Dans un autre registre, François Moullé mobilise des œuvres littéraires consacrées aux migrations dans le Briançonnais pour analyser la transformation de la frontière franco-italienne. Les récits permettent de restituer les expériences vécues par les migrants et les solidarités locales qui émergent face à la militarisation de cette frontière interne à l’espace Schengen.
La contribution de Sandrine Lambert et Martin Hébert s’appuie quant à elle sur l’analyse des Chroniques martiennes de Ray Bradbury pour interroger les imaginaires contemporains de conquête spatiale. En mobilisant la fiction comme miroir critique, les auteurs mettent en évidence la continuité entre les logiques historiques d’expansion territoriale et les projets techno-utopiques actuels d’exploration du système solaire.
Enfin, Sarah Rey propose une analyse du manga Pline de Mari Yamazaki, montrant comment la fiction graphique permet de restituer et de réinventer l’espace romain antique. À travers cette œuvre, la bande dessinée devient un support de médiation entre histoire, imaginaire et spatialités.
Expérimenter l’espace : arts, performances et dispositifs fictionnels
Un second ensemble de contributions s’intéresse aux pratiques artistiques qui mobilisent la fiction pour expérimenter l’espace et créer de nouvelles formes de proximité entre les publics et les territoires.
Les travaux de Julie Romeuf explorent les arts de la rue comme dispositifs de création de proximité. En investissant des espaces non dédiés à la représentation, les performances artistiques s’inscrivent dans les significations déjà présentes dans l’espace public et produisent des relations sensibles entre les spectateurs, les lieux et les pratiques urbaines.
Dans la même perspective, Catherine Aventin analyse le théâtre de rue comme un espace où les frontières entre fiction et réalité deviennent volontairement floues. Les performances peuvent alors transformer temporairement les espaces ordinaires en scènes partagées où spectateurs, passants et habitants participent à une expérience collective.
L’article de Julie Maurice met quant à lui en lumière le potentiel de la bande dessinée comme outil de médiation géographique. À travers des productions d’élèves, l’autrice montre comment la fiction graphique permet de représenter les territoires et de développer un raisonnement spatial.
De même, Karine Férol propose d’utiliser le récit géographique comme outil pédagogique permettant aux élèves d’exprimer leur rapport à l’espace. La fiction réaliste devient alors un moyen d’accéder aux représentations spatiales des élèves et de révéler leur « géographicité ».
Fabrique narrative des territoires : villes, imaginaires et projets urbains
Plusieurs contributions montrent également comment les récits participent directement à la production et à la transformation des territoires urbains.
L’article de Théo Dusang analyse le projet urbain du Val d’Europe comme une ville façonnée par des imaginaires narratifs issus de l’univers Disney. En mobilisant des références culturelles et symboliques, l’entreprise contribue à produire un urbanisme fondé sur une mise en fiction de l’espace.
Dans une perspective proche, Paskine Sagnes et Laurent Viala étudient le roman Hôtel Brasília de João Almino afin d’explorer les tensions entre le projet moderniste de Brasília et les expériences ordinaires vécues dans ses marges urbaines. L’analyse géocritique met en évidence les interactions entre fiction, mémoire et territoire.
La contribution de Corinne Feïss-Jehel et Pierre-Jérôme Jehel examine quant à elle un projet photographique consacré au quartier de La Défense. Les images produites par les étudiants révèlent des récits sensibles et des « fictions visuelles » qui permettent de reconfigurer ce territoire souvent perçu comme un espace fonctionnel ou impersonnel.
Enfin, l’entretien mené par Corinne Luxembourg avec Chloé Wary montre comment la fiction graphique peut rendre compte des transformations sociales et urbaines des périphéries métropolitaines. Le territoire fictif de Rosigny devient ainsi un observatoire des dynamiques de la banlieue contemporaine.
Fiction et enquête : récits ordinaires et méthodes de recherche
Un dernier ensemble d’articles explore la fiction comme méthode d’enquête et de compréhension du social.
Dans son étude ethnographique du quartier informel de Hay El Sellom à Beyrouth, Perla Abou Sleiman analyse les micro-narrations produites par les habitants face aux inondations et à l’absence d’infrastructures publiques. Ces récits ordinaires participent à la construction d’une géographie du risque et constituent une forme d’activisme spatial.
Ce sont aussi les méthodes de recherche qui sont mobilisées par Arnaud Alessandrin, Marielle Toulze et Gregori Miege dans leur article sur la grossophobie, qui discute les formes de transcriptions théâtrales des expériences et des recherches sur l’obésité, dans une mise en écho avec leur propre spectacle : « Comme tu me vois : récit d’une grossophobie ordinaire » (2023).
Enfin, Fanni Di Tursi propose d’utiliser les exercices de gestion de crise comme terrain d’observation des catastrophes. Ces simulations, fondées sur des dispositifs fictionnels proches du jeu de rôle, permettent d’étudier la production de l’action collective dans l’espace de la crise.
Fiction et spatialités : un opérateur de proximité
À travers ces contributions variées, ce dossier invite ainsi à considérer la fiction non comme une altération du réel mais comme une modalité particulière de production de connaissances sur l’espace. Qu’il s’agisse de récits littéraires, d’images, de performances ou de dispositifs pédagogiques, ces approches mettent en évidence la dimension narrative des territoires et la manière dont les spatialités se construisent dans un entrelacement constant entre expérience vécue, imagination et représentation.
En rassemblant ces perspectives, ce dossier propose finalement d’explorer la fiction comme un opérateur de proximité : proximité entre habitants et territoires, entre chercheurs et terrains, entre réel et imaginaire. Loin d’opposer fiction et réalité, les travaux présentés montrent que c’est précisément dans leur articulation que se déploient de nouvelles façons de comprendre, d’habiter et de raconter les espaces contemporains.
Nous espérons que vous aurez autant de plaisir à découvrir ces textes que nous avons eu à constituer le dossier de ce numéro. Bonne lecture.
Bibliographie :
Calbérac, Yann. 2024. « Spatialités scéniques, dramaturgie et scénographie : vers un récit spatial(isé) ? » EspacesTemps.net. https://doi.org/10.26151/0r94-qw25
Cavalillé, F. « Que peut la fiction pour la géographie ? Les apports de la littérature de jeunesse dans les apprentissages ». Annales de géographie, 2016/3 N° 709-710, p.246-271. DOI : 10.3917/ag.709.0246.
Desbois H., Gervais Lambony P., Musset A. « Géographie : la fiction « au cœur », Annales de géographie, 2016/3 N° 709-710, p.235-245. DOI : 10.3917/ag.709.0235.
Faure E., Luxembourg C., « Écrire, jouer et dessiner la recherche. Coconstruction et diffusion des savoirs par et vers le terrain », Pratiques de formation/Analyses [En ligne], 66 | 2023, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 18 décembre 2024. URL : https://www.pratiquesdeformation.fr/82
Meunier C. « Des albums-géographes au service de la pensée spatiale. L’exemple des imageries de Warja Lavater », Géocarrefour [En ligne], 94/4 | 2020, mis en ligne le 24 mars 2020, consulté le 17 décembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/15146 ; DOI : https://doi.org/10.4000/geocarrefour.15146
Morel Juliette, 2019, « Modélisation spatiale du récit littéraire complexe de Kateb Yacine », Mappemonde, 125 ; DOI : 10.4000/mappemonde.766
Rosemberg M. « La spatialité littéraire au prisme de la géographie ». L’Espace géographique. 45(4), 289-294. 2016.
Toulze M., Miege G., Alessandrin A. Comme tu me vois : récit d’une grossophobie ordinaire, Harmattan théâtre, 2023.
