Rosigny, terrain de la fiction habitée.

〉Chloé Wary

〉autrice de bande dessinée

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〉Corinne Luxembourg

〉géographe

〉Pléiade, Université Sorbonne Paris Nord

Rosigny-sur-Seine est le terrain des deux ouvrages de Chloé Wary Saison des Roses et Rosigny Zoo (Wary, 2019, 2023). Rosigny est une commune de banlieue comme il y en a beaucoup avec ses anciens pavillons ouvriers et ses lotissements, avec ses grands ensembles construits avant le fameux coup d’arrêt du milieu des années 1970 qui allait marquer le début des cycles de rénovation urbaine et de ce qui deviendrait par la suite les classements en politique de la ville.

Rosigny a donc vécu comme beaucoup d’autres communes plus de 50 ans de dispositifs politiques de la ville, d’aménagements et de dégradation des conditions de vie. Le recul des emplois de ses habitants. Elle a aussi connu ces injonctions à la mixité sociale (Epstein, 2014), leurs traductions par la construction de copropriétés. Certaines d’entre elles se paupérisent, leurs habitants n’ont plus les moyens de payer les charges qui serviraient de fonds pour le remplacement des ascenseurs, les ravalements de façade… Certaines se construisent encore, flambant neuves, elles ont des prétentions d’embourgeoisement. D’autres encore se maintiennent dans cet entre-deux où le rapport à l’altérité est constitutif des rapports de solidarité qui définissent l’ordinaire du quotidien.

À Rosigny comme ailleurs, les projets, les envies grandissent, se heurtent aux célèbres « réalités budgétaires » et aux autres « arbitrages nécessaires » des politiques publiques induites par les réductions des soutiens institutionnels d’Etat aux périphéries. Pour l’occasion de cet entretien, Chloé et Corinne sont des habitantes de Rosigny-sur-Seine, elles y ont côtoyé Gaby qu’elles ont vu grandir, elles ont suivi les changements dans le quartier, la fermeture du kebab de Jawad et l’ouverture du restaurant de Suzanna. Elles ont assisté à la re-production d’un espace vécu dans des interstices que la ville essaie de maitriser mais en se confrontant à des modes d’habiter qui tentent de s’émanciper des rapports sociaux de domination. Elles vivent donc dans l’une de ces marges de métropole (Luxembourg, 2023) qui tentent de rejoindre les centralités ou parfois réussissent à les faire émerger.

Corinne : Je n’ai pas grandi à Rosigny, j’y suis arrivée il y a bientôt vingt ans. Je venais d’encore plus en marge, du périurbain, cette sorte de tissu qui n’est plus la campagne mais qui ne sait pas être de la ville. Là où il faut la voiture forcément parce que le train passe toutes les 30 minutes quand c’est les heures de pointes…

A Rosigny, c’est bien parce que j’ai l’impression que la vie a un rythme cohérent. Dans le périurbain, tout est lent, le temps est contraint, tu sais que tu ne pourras pas faire beaucoup de choses dans la même journée tellement tout est loin. Les distances t’empêchent… Dans le centre de la métropole c’est l’inverse, tout est prêt, tout trépigne d’impatience et toi tu n’arrives pas à suivre le rythme. Rosigny, ça se fait à pied et c’est le bon rythme, c’est à distance de corps humain. J’aime bien.

Ce qui m’a marqué, et nous en avons déjà discuté ensemble, c’est l’absence quasi-totale de commerces dans certains quartiers, à l’exception peut-être d’une boulangerie ou de la pharmacie, mais sinon rien. En réalité ce n’est pas seulement l’absence de commerces c’est l’absence de locaux qui donnent sur la ville où il pourrait se construire une sociabilité urbaine. Il y a plus de dix ans maintenant quand le quartier de grands ensembles a commencé à être réaménagé, j’avais imaginé qu’il serait possible de penser les locaux en rez-de-chaussée. D’ailleurs plutôt que de rez-de-chaussée, on devrait plutôt parler de rez-de-ville (Mangin et al., 2023) pour nous obliger à penser la continuation entre la rue les espaces communs de l’immeuble et le logement. Comment on pense l’espace privé comme une continuation de l’espace public (Fraisse, 2001). C’est une autre conception politique de la production urbaine.

Ça m’est venu en écoutant Barbara et ses collègues du club de foot les Roses de Rosigny. Comment le fait qu’on ne les subventionne pas, parce que le foot féminin ce serait moins vendeur que le foot masculin alors que les Roses ont gagné c’est aussi l’illustration du cloisonnement répétitif du privé et du public, du féminin et du masculin, de la démonstration des corps en spectacle…

Chloé : J’ai grandi à Rosigny, j’y vis encore. J ‘ai sincèrement dû mal à m’imaginer vivre ailleurs. J’entends souvent « mais tu ne voudrais pas partir dans un endroit moins serré, moins pollué genre, tu te vois élever des enfants ici ? Tu as vu l’état des services publics ? »

Écoutez, j’aime trop les grillages, les pelleteuses qui débordent de gravas et les pylônes électriques. J’ai dû mal à me défaire de cette grammaire-là, des trajectoires de vie serpentines et fissurées des gens qui l’habitent. Je suis attachée à cette poésie brûlante du terrain. Parce qu’on se sent un peu en mission, quand on commence à comprendre d’où l’on parle, à déceler la violence de cette assignation, à éprouver physiquement et symboliquement cette mise au ban. Fabriquer des gens et des choses, ici, en banlieue, c’est résister à la centralité élitiste.

Ça me fait penser à Suzanna, mise au ban du ban, par des projets immobiliers voraces et colonisateurs. Pour autant, ces politiques d’exclusion ont provoqué en elle un irrésistible désir d’affirmer encore plus son ancrage à sa ville. D’incarner cet ancrage, de le réaliser. Ça tombe plutôt bien parce que Jawad le kebabier serait pas contre l’idée de passer le témoin à la jeunesse pleine d’envie et de créativité.

Corinne : D’ailleurs elle ne devait pas y entreprendre des travaux dans ce resto ? Jawad avait été sympathique d’accueillir l’association de Gaby et Yolande quand elles ont perdu leur local. Dans le nouveau quartier ils ont annoncé l’ouverture d’une médiathèque, j’ai bien vu qu’elle était construite mais toujours pas ouverte, il parait qu’il y a des fuites. C’est dommage parce que là, Gaby et Yolande seraient quand même plus à l’aise, si ça pouvait être une sorte de centre culturel et social, ce serait plus accueillant. Sinon c’est toujours pareil, on t’installe des équipements culturels, c’est bien, mais on pense que ce n’est pas la peine d’y accompagner les habitants. Comment on entre dans une médiathèque si on n’a pas appris à y entrer autrement que par la contrainte ?

Chloé : Bien sûr, mais attends, tu sais le pire ? Une partie du budget alloué à la construction de la médiathèque a été constituée au détriment du budget prévu notamment à la rénovation de la Maison de Quartier – qui se situait à deux pas de la nouvelle médiathèque d’ailleurs – et qui est totalement laissée à l’abandon par les pouvoirs publics. Une fermeture sciemment orchestrée, donc. C’est la même manœuvre qui a conduit à la destruction de la MJC (ancien patronnage St Joseph) et l’arrivée du Pôle Urbain à la place… En procédant de cette façon, on renforce les politiques d’assignation des personnes à certains espaces plus que d’autres. Encore une manière de hiérarchiser les habitant·es et les structures, d’organiser le contrôle de l’offre culturelle et sociale, comme s’il n’existait pas de base une proposition riche et fertile faite par et pour les habitant.es. Cette manie de vouloir posséder le monopole, tout détruire pour tout reconstruire, comme s’il n’y avait rien eu de remarquable avant, c’est symptomatique des politiques de réaménagement de nos territoires en périphérie. On rase tout et on recommence. Pas de mémoire, pas de d’histoire, invisibilisation. Les politiques entretiennent une sorte d’amnésie générale pour nous vendre leurs grands projets de vivre ensemble, qui ne sont rien de plus que des effets de com. En réalité toute la matière est déjà là, elle s’organise depuis toujours, avec ce qu’elle trouve comme ressources humaines et matérielles sur le terrain. Les gens n’ont pas attendu les médiathèques flambant neuves coûteuses – et sinistrées à peine inaugurée – pour fabriquer du commun. Pourquoi c’est si difficile de vouloir valoriser l’existant ? D’accompagner les publics équitablement et de soutenir les travailleureuses sur des projets à long terme ? Réconcilier, rééquilibrer et réimaginer les rapports entre institutions, associations et habitant·es, c’est trop demander ?

Alors je ne sais pas ce qu’elle va en faire Suzanna du Kebab, si ce sera un resto portugais ou un salon de thé, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle le fait avec l’appui de Jawad, qui connaît bien le quartier et qui a déjà prévu d’inaugurer le lieu comme il se doit. Street cred oblige.

L’exploration de Rosigny-sur-Seine dans les fictions dessinées de Chloé Wary, met en évidence la portée politique de la représentation des espaces marginaux comme lieux d’énonciation. Rosigny n’est pas seulement un cadre géographique mais un dispositif narratif : un espace où s’inventent des modes d’habiter, des contre-discours et des pratiques ordinaires de reterritorialisation. En conjuguant la réalité ethnographique du vécu périphérique et l’imaginaire graphique de la bande dessinée, la fiction devient ici un outil de géographie critique, capable de rendre visible les tensions entre production institutionnelle de la ville et appropriation située du territoire.

L’espace fictionnel de Chloé Wary fonctionne comme une contre-cartographie du banal, qui redéploie le quotidien de la banlieue hors du regard stigmatisant des politiques urbaines et médiatiques. Il ne s’agit plus de représenter la périphérie comme un « problème spatial », mais de mettre en scène la résistance vernaculaire des habitant·es à l’amnésie programmée des projets de rénovation. Les interactions entre Chloé, Corinne ici ou de Suzanna et ses amies dans les œuvres de Chloé Wary incarnent ces politiques du care urbain – informelles, relationnelles, interstitielles – qui défient les logiques de centralité et de contrôle.

Rosigny apparaît alors comme un laboratoire d’un commun qui se fabrique à la marge, dans les temps faibles et les espaces résiduels : un rez-de-ville vécu et imaginé. En cela, les récits de ce qui s’y passe participent d’une repolitisation du quotidien, révélant les marges comme des lieux de pensée spatiale et de création sociale. La fiction, ici, n’échappe pas au réel : elle en amplifie la texture sensible et critique, proposant une géographie de la proximité habitée, où le dessin devient à la fois méthode, mémoire et manifeste.

Bibliographie

Epstein, R. (2014). (Dé)politisation d’une politique de peuplement : La rénovation urbaine du XIXe au XXIe siècle. In F. Desage, C. Morel Journel, & V. Sala Pala (Éds.), Le peuplement comme politiques (p. 329‑354). Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.59953

Fraisse, G. (2001). Les deux gouvernements : La famille et la cité. Gallimard.

Luxembourg, C. (2023). Recentrer la métropole pour et par ses marges. Villes en parallèle, 51‑52(1), 38‑45. https://doi.org/10.3406/vilpa.2023.1874

Mangin, D., Boudjenane, S., Ferrand, R., Petit Ketoff, M., & Trinh, É. (2023). Rez-de-ville : La dimension cachée du projet urbain. Éditions de la Villette.

Wary, C. (2019). Saison des roses (Seconde édition). Éditions FLBLB.

Wary, C. (2023). Rosigny Zoo. Éditions FLBLB.