〉Théo Dusang
〉doctorant en architecture et en art de bâtir et urbanisme, architecte, enseignant à l’ENSA Nancy
〉LHAC Nancy (Laboratoire Histoire Humanités Contemporanéité) et Faculté d’Architecture et d’Urbanisme de Mons.
ABSTRACT
Val d’Europe, located just a few kilometers east of Paris, presents itself as an ideal city, with architectural and urban forms inspired by traditional European towns. This project relies on an intensified fictionalization of its environment through the spatialization of purposefully crafted narratives. The environment is themed to evoke a past that is both harmonious and prestigious, yet this vision deliberately excludes working-class or industrial neighborhoods, offering a selective and nostalgic image of the city. This model, appealing yet conservative, rewrites urban history in favor of a reassuring and controlled narrative.
keywords: New Town – Storytelling – Mythogenesis – New Urbanism – Walt Disney Company.
Depuis près de cent ans, la Walt Disney Company forge et véhicule dans la culture populaire les images d’une ville désirable empreinte d’harmonie, de gaîté et solidement ancrée à un système de symboles et de valeurs tantôt traditionnalistes, tantôt réactionnaires (Dupuis, 2021 ; Ferrari, 2023). Ces fictions émanent historiquement du cinéma d’animation, où se sont brillamment illustrés les studios Disney, mais elles se retrouvent aujourd’hui investies plus singulièrement dans des projets de villes nouvelles aux États-Unis comme en France, où l’entreprise est impliquée. Du prototype avorté de communauté urbaine EPCOT[1], de Celebration en Floride et jusqu’au Val d’Europe en Seine-et-Marne, cet acteur du divertissement populaire défend une architecture et un urbanisme dits « du réconfort »[2] (Marling, 1997) fondés sur une mise en fiction de l’espace.
Cet article propose d’étudier le secteur du Val d’Europe, qui depuis 1987, fait l’objet d’un partenariat entre l’État français et la Walt Disney Company, offrant à cette dernière le statut de développeur de la ville. Nous tenterons ainsi d’explorer comment, au contact de Disney, les architectes exerçant au Val d’Europe adoptent des méthodes et processus de conception à bien des égards familiers à ceux mis en œuvre depuis le milieu du XXe siècle dans les parcs à thème de l’entreprise américaine. Nous soulèverons, au travers de la présentation du processus de fabrication de la ville, quelques éléments d’analyse quant à l’implication d’une entreprise privée du divertissement populaire, la Walt Disney Company, dans la fabrique d’une ville nouvelle cousue de fiction.

« Place de Toscane, Serris, France. »
LA MYHTOGENÈSE
Par-delà la thématisation apparente des architectures jalonnant les quartiers du Val d’Europe, un principe partagé par les acteurs de sa conception traduit une mise en fiction du territoire. Cette méthode est appelée « mythogenèse » par ces agences, un terme premièrement associé dès les années 1990 au dessin du Val d’Europe par Maurice Culot, une figure de proue du Nouvel Urbanisme Belge. Un principe homologue guide depuis 1955 la conception des parcs Disneyland et leurs variations sous le terme de « backstory » ou de « récit de second plan » (Clément, 2016).
Le récit de second plan rend lisible dans l’environnement les traces d’un récit fictif passé et sème des indices quant à celui en cours de développement. Cette fiction concoure à la fois à la vraisemblance de l’environnement, en donnant l’illusion d’une conception chronologique obtenue par sédimentation ; mais c’est également le garant de la cohérence des constructions qui s’y rapportent, où à la façon d’une scénographie générale, les architectures et leurs composantes se répondent entre elles sous une même fiction unificatrice. Comme dans l’enceinte protectrice du parc à thème, l’architecture du Val d’Europe joue un rôle de narration passive, un média privilégié pour transmettre ce récit à son audience. Ce récit fictif, « référent temporel et historique » (Culot, 2016, p. 36), voit sa forme rédigée accompagner les notices des projets d’architectures du Val d’Europe[3]. Ces histoires détaillées présentent les éléments biographiques saillants des illustres habitants imaginaires de ces lieux : noms et prénoms, domestiques, dates de baptêmes ou de noces, etc. Ainsi, le voyage et la résidence d’un cardinal proche de Marie de Médicis, la complexe succession au sein d’une sororité d’un vaste domaine, les pillages révolutionnaires ou encore les pavillons d’une exposition internationale sont autant de matériaux oniriques qui orientent la fabrique urbaine : « Le projet a été conçu comme si seul le tracé des fortifications avait été conservé et que la ville moderne s’était construite à leur emplacement. Ce parti pris explique la géométrie irrégulière du front bâti qui suit un tracé imaginaire attestant le génie militaire de quelque Vauban, fait de lignes droites et brisées. » (Culot, 2016, p. 93)
Pour donner corps à ces récits, les architectes puisent dans l’iconographie de l’histoire urbaine et architecturale et redessinent des plans et documents historiques. Ce faisant, nous constatons que le recours à un récit fictif dans la conception architecturale et urbaine dès les premières esquisses, est un moyen pour ces architectes et urbanistes de guider la phase de conception et de justifier les formes produites. C’est surtout, à une étape très précoce du processus de conception, la première mobilisation d’imaginaires urbains. Si le récit et son image sont à la fois une référence et singulièrement ici un moyen de légitimation, il nous semble que la multiplication sinon la systématisation de cette méthode de conception conduit à la mise en fiction générale du territoire du Val d’Europe.
UNE SYNTHÈSE SIMPLIFICATRICE ET SYMBOLIQUE
Au travers de ces récits, les imaginaires urbains populaires sont travaillés en rattachant l’environnement nouvellement bâti à l’une de ces fictions partagées, qu’elles soient historiques, mythologiques ou mémorielles. Val d’Europe déploie un urbanisme d’îlots où densité et vivre-ensemble sont prônés : les espaces publics sont cristallisés dans les typologies éprouvées de la ville traditionnelle européenne, entre places et jardins publics, entre cours et boulevards.
En spatialisant par ces typologies des fictions issues de l’imaginaire urbain européen, les concepteurs dessinent une ville où chaque quartier est thématisé (Chabard, 2006) selon un épisode de cette glorieuse histoire. Sur quelques kilomètres carrés, les quartiers de style Art Déco, néo-haussmannien, victorien ou toscan concourent à leur mesure, à dresser une synthèse simplificatrice de leur style. Les référents architecturaux sont retravaillés et sensiblement simplifiés pour finalement agglomérer des symboles et des références, choisis non pas pour leur justesse historique mais pour leur fort pouvoir évocateur. Cette synthèse dessine dans la campagne briarde un paysage urbain tout à la fois symbolique et conceptuellement factice. La proximité géographique entre le parc à thème et la ville nouvelle est paradoxalement gommée par l’effet même de la thématisation qui, délimitant dans l’espace des entités esthétiquement hermétiques, érige autant de limites et d’enceintes successives à franchir.
Un bref regard outre-Atlantique sur les productions architecturales antérieures de la Walt Disney Company nous informe sur le caractère syncrétique du symbolisme déployé sur les façades bâties dans ses parcs depuis le milieu des années 1950 (Comstock-Skipp, 2013). En Floride, l’étude des modèles urbains de l’entreprise révèle l’appétence de la ville Disney pour l’imagerie populaire et ses mythes (Lassell, 2004). Cette approche se voit réinvestie en France sous les conditions favorables d’un partenariat inédit entre le secteur public et privé, sous le regard attentif et les directives choisies du puissant développeur.
UNE MÉMOIRE SÉLECTIVE
Considérer ces récits de fiction fait apparaître en creux une omission systématique visant les quartiers pauvres ou industriels dans le paysage urbain et dans le choix de ses référents. Dans cette ville, les édifices sont immaculés et richement ornés, les parterres et les jardinières sont soigneusement fleuris, si bien que la ville tout entière semble aussi prospère qu’insouciante. Dans l’enceinte du Val d’Europe, les référents stylistiques qui orientent l’aspect de cet urbanisme d’îlots et le vocabulaire architectural de ses opérations immobilières sont choisis pour leur potentiel signifiant, les valeurs qu’ils prônent et pour le style de vie qui leur est culturellement attaché. Ainsi, on ne retient de Paris ou de Londres que les grands immeubles des boulevards haussmanniens et les demeures cossues bordant Hyde Park. C’est, selon les architectes et urbanistes à l’origine du projet urbain, une sélection du meilleur « des villes européennes et tout ce qui fait leur qualité » (Culot, 2016, p. 6), de ce qui les rend « si belles aux yeux du monde entier » (Culot, 2016, p. 42), une synthèse sélective de l’urbanisme européen, attachée à présenter la face la plus reluisante de ces sociétés inégales.
Par ce qu’elle montre, ou plutôt par ce qu’elle cache et omet volontairement, cette composition urbaine est à sa façon conservatrice. Elle opère une révision de la ville européenne en associant ses formes traditionnelles à un regard vers le passé bien souvent teinté de nostalgie. En omettant les formes urbaines issues de quartiers ouvriers ou industriels, pourtant indispensables au développement et à l’enrichissement des centres urbains pris pour modèles, un amalgame s’immisce dans le langage marketing et promotionnel de ses opérations en associant implicitement pauvreté, vandalisme et chaos à certaines formes bâties. En réponse, ce projet prône un contrepied vertueux fait d’ordre, de sécurité et d’harmonie sociale dont certaines silhouettes architecturales seraient les garantes. Ce raccourci fallacieux est entretenu par certains discours politiques qui trouvent dans ces formes bâties une vitrine étincelante où faire miroiter une ville désirable aux classes populaires à supérieures. Cette instrumentalisation vaut au Val d’Europe et plus largement au Nouvel Urbanisme et à ses ramifications d’être qualifiés de réactionnaires (Ferrari, 2023).
Face aux ambitions des décisionnaires, penser la réception faite par les habitants de ces formes urbaines et architecturales au regard de leur mise en fiction nous conduit à considérer, à la manière d’Armand Frémont (Frémont, 1976), des enjeux liés à des proximités relatives à l’expérience vécue par l’individu, qu’elles soient affectives ou consolidées par un champ de représentations mentales. Par conséquent, la forte urbanisation de ce noyau urbain et les références faites à des architectures exogènes se révèlent être pour les uns, un facteur de rupture pour leurs proximités affectives préexistantes ; quand il s’agit pour les autres, d’une opportunité d’appropriation spatiale. En effet, ces nouveaux administrés rejoignent un territoire rendu aisément appropriable grâce à son nouveau cadre référentiel, dont ses composantes sont connues et reconnues du grand public par les effets d’une culture populaire et la diffusion à grande échelle d’un art de masse (Carroll, 1998). Ainsi, la projection sur un territoire d’une histoire voulue aussi vraisemblable que fictive, tout comme le décalage des référents architecturaux servi par la thématisation, provoquent au Val d’Europe le remplacement de l’histoire et de la morphologie du lieu par des simulacres et participent à la substitution de certaines proximités affectives au profit d’autres.
POUR CONCLURE
Val d’Europe se distingue par la rupture qu’elle opère avec son contexte contemporain et crée du désir chez les classes moyennes à supérieures en leur offrant une alternative à la banlieue. Cette posture est nourrie par la mise en œuvre d’une thématisation de l’environnement et de la spatialisation d’un récit de second plan fictif et unificateur des formes urbaines et architecturales. Si en se nourrissant de modèles urbains issus de la culture populaire, qu’ils soient utopiques ou hérités de typologies historiques et en donnant corps à une fiction, ce processus conduit indéniablement à une production architecturale prolifique et plébiscitée par le grand public. Ces modes d’aménagement portent sur un territoire l’ombre d’un récit fictif supposément passé et participent ainsi de l’invisibilisation de son histoire véritable, interrogeant de surcroît le rôle des acteurs privés et publics engagés dans cette alliance nouvelle au service d’un territoire.
Enfin, si la nature du Val d’Europe, ville nouvelle érigée au titre de Projet d’Intérêt Général (PIG), en se superposant au maillage communal préexistant conduit structurellement sur son territoire à la rencontre d’habitants historiques et nouvellement installés, elle met en évidence la coprésence de proximités à la fois subies et recherchées.
BIBLIOGRAPHIE
Noël Carroll, A Philosophy of Mass Art, Oxford : Clarendon Press, 1998.
Pierre Chabard, « La thématisation du territoire : planification et maîtrise d’ouvrage privée à Val d’Europe (1987-2005) », in Les Cahiers Thématiques no 6, 2006, p. 208 à 219.
Thibaut Clément, Plus vrais que nature : les parcs Disney ou l’usage de la fiction dans l’espace et le paysage, Paris : Presses Sorbonne nouvelle, 2016.
Jaimee K. Comstock-Skipp, « From the World’s Fair to Disneyland : Pavilions as Temples », in Open Arts Journal no 2, Hiver 2014 – 2013.
Maurice Culot & Bernard Durand-Rival, Val d’Europe : vision d’une ville, Paris, Bruxelles : Ante prima AAM éditions, 2016.
Sophie Didier, « Parc de loisirs et espaces thématisés, des modèles mondialisés du loisir/tourisme ? », in Téoros no 43‑1 [en ligne]. Disponible sur <URL : http://journals.openedition.org/teoros/12974>, 2024.
Blaise Dupuis, « De Bruxelles au Val d’Europe, les trajectoires d’une doctrine populiste transnationale », in Entre Rome et Las Vegas : La France des années 1980 et condition postmoderne, Paris : École Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Malaquais, 2021, p. 119‑133.
Federico Ferrari, « Milano 2, ou de l’architecture comme outil d’un récit populiste », in D’Architectures no 305, 2023, p. 78 à 84.
Armand Frémont, La région, espace vécu, Paris : Presses universitaires de France, 1976.
Michael Lassell, Celebration : The Story of a Town, New-York : Disney Editions, 2004.
Karal Ann Marling, Designing Disney’s Theme Park : The Architecture of Reassurance, Montréal : Centre canadien d’architecture, 1997. Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Paris : Flammarion, coll. « Champs », 2012.
[1] Acronyme pour « Experimental Prototype Community of Tomorrow »
[2] De l’anglais « of reassurance »
[3] Ces projets sont portés par des agences aujourd’hui emblématiques du secteur (citons par exemple : Arcas Paris, Contexte Architecture ou encore Paris Classical Architecture) et s’inscrivent dans le sillage de noms tout aussi emblématiques du Nouvel Urbanisme (citons par exemple : Maurice Culot, Léon Krier ou Gabriele Tagliaventi).
