Une planète de rechange ? Les Chroniques martiennes, une fiction critique de l’idéologie de conquête d’hier et d’aujourd’hui

〉Sandrine Lambert

〉Chercheuse postdoctorale en anthropologie

〉Concordia University

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〉Martin Hébert

〉Professeur titulaire en anthropologie

〉Université Laval

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Space is looking more promising every day. There’s no political corruption on Mars, no war on the Moon, no juvenile jokes on Uranus. (Weinersmith et Weinersmith, 2023).

Depuis le tournant des années 2000, l’astrophysicien Stephen Hawking soutient que l’humanité doit se doter des moyens d’évacuer la Terre d’ici un siècle, à défaut de quoi notre espèce serait condamnée à l’extinction. Dérèglements climatiques, pandémies, surpopulation, voire risques d’impacts météoritiques, les menaces existentielles planant sur l’humanité seraient telles qu’il en deviendrait irresponsable de nous confiner à une seule planète. Bien que transposé à l’échelle du système solaire, ce discours prolonge l’ambition moderne qui a contracté la distance subjective entre les différentes régions de la Terre en les interconnectant par des réseaux coloniaux et capitalistes. Par lui et des discours semblables de colonisation, la Lune et Mars, en particulier, passent graduellement de lieux fréquentés en imagination à des sites concrets de développement. Bien entendu, ces astres n’en sont pas pour autant physiquement plus « proches » de la Terre, comme l’Amérique et l’Asie ne sont pas devenus physiquement plus proches de l’Europe du fait de l’expansion coloniale, mais l’interconnexion crée une forme de proximité. Par elle l’« ailleurs » commence à reproduire les travers de l’« ici » et penser qu’il suffit de changer de planète pour assurer la pérennité de l’humanité sans examiner et transformer notre manière d’organiser la vie sociale et de produire revient à changer de continent en présumant qu’un changement de milieux changera la société. Simultanément, la nouvelle proximité envisagée avec lunes et planètes du système solaire participe de la mise à distance de la planète bleue et, surtout, des actions urgentes à prendre pour la préserver comme milieu de vie. Quoiqu’il advienne, la vaste majorité de l’humanité continuera à vivre sur Terre, peu importe le degré d’exode extra-terrestre envisagé par les techno-utopistes contemporains. Ainsi, les nouvelles proximités rapetissant le système solaire, ou celles que nous transposons sur d’autres planètes, ne peuvent remplacer l’impératif de nourrir et de guérir celles sur notre planète d’origine. C’est là le thème central des Chroniques martiennes de Ray Bradbury, dont il sera question dans cet article.

La colonisation de l’espace, que ce soit par préoccupation de survie, par appétit d’expansion capitaliste ou par simple envie de conquêtes et de prouesses d’ingénierie est un trope bien établi, existant à l’interface entre la science-fiction et le techno-utopisme pratique depuis au moins le milieu du XXe siècle. À première vue, il relève de tout sauf de la proximité. Partir à la conquête de la « frontière du haut » implique de voyager – en imagination du moins – au-delà de tout territoire connu de l’humanité. À cette rupture de la proximité géographique s’ajoute celle d’une rupture historique, suggérant l’émergence d’une « avant-garde » civilisationnelle (Valentine, 2012, p.1060). Mais si le thème de ces narrations est celui de l’éloignement, elles ne peuvent manquer d’entrer en rapport dialectique avec l’« ici ». Il est difficile d’imaginer le projet de quitter la Terre et de coloniser d’autres planètes sans qu’il soit arrimé à une attitude d’abdication face à nos problèmes terrestres. Soit il annonce un découplage des colons avec leur planète d’origine, soit il admet que la seule solution envisagée pour la Terre est une poursuite à l’échelle cosmique de la logique de croissance infinie en la plaçant au cœur d’un système capitaliste toujours plus vaste. D’une manière ou d’une autre, les expressions de ces postures agissent souvent comme des distractions dans le débat public qui, chaque fois qu’un tel projet de délocalisation est mis de l’avant, s’éloigne d’autant d’une discussion des mesures politiques et économiques nécessaires à la transformation structurelle profonde qui s’impose ici, sur notre planète. 

Dans cet article, nous nous proposons d’examiner ce qui pourrait être nommé une critique poétique face à l’hybris et à l’apparente irresponsabilité des projets centrés sur l’idée que le proche n’a plus rien à offrir alors que le lointain incarné par une « Planète B » pourrait servir de planche de salut à une humanité ayant ravagé sa planète natale. Nous verrons que cette apparente friction entre distance et proximité constitue l’essence même des configurations narratives et des imaginaires déployés pour penser un ailleurs parfois romantisé, parfois redouté, des configurations qui ont présidé au « rapetissement » du globe terrestre par le colonialisme puis par le capitalisme depuis le début de l’ère moderne. Nous nommons cette critique ainsi – critique poétique face à l’hybris –, car elle se distingue de deux autres approches critiques, avec lesquelles elle entretient des rapports de complémentarité. La première serait la critique technique remettant en question la faisabilité de telles ambitions colonisatrices (par exemple, Forget et al., 2024 ; Weinersmith et Weinersmith, 2023). La seconde serait une critique morale de cette entreprise. Elle remet en question la téléologie expansionniste associée à la modernité et lui oppose des exemples concrets de sociétés historiques ayant fait le choix d’un recentrement sur les collectifs locaux (Blaser, 2025). Comme ces deux approches, la critique poétique – notamment sous la forme de la satire – participe du développement d’une littératie des futurs. Toutes trois examinent à leur manière les assises des futurs qui nous sont proposés et « mettent en évidence leurs conséquences politiques » (Mangnus et al., 2021, p.3).

Nous soutiendrons ici que la critique poétique a un pouvoir de destitution qui lui est propre face aux « rêves de milliardaires » (Arnould, 2024, p.104) qui nous proposent des avenirs envoutés par la technoscience (Gabaude, 1987, p.24). Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury (1950) constituent une œuvre à la fois fondatrice et exemplaire de cette critique. Il existe des résonances importantes entre certains techno-utopismes dominant le discours social contemporain et ceux de la période dite de l’« âge d’or » de la science-fiction d’avant 1960. Celles-ci ne sont pas fortuites. Elles s’ancrent dans la nostalgie conservatrice face à une époque « pionnière », particulièrement associée à l’histoire des États-Unis. Bradbury constatait déjà une telle « rétrotopie » (Bauman, 2019) dans la course aux étoiles de son époque, où la conquête de l’espace était imaginée sur la matrice de la conquête de l’Ouest américain. Le motif se poursuit aujourd’hui, où l’essaimage éventuel de l’humanité vers d’autres planètes est pensé comme un prolongement et une nouvelle expression de cet « esprit pionnier » (voir Zubrin, 1996 par exemple). Bien entendu, l’expansion coloniale n’a pas débuté dans l’Ouest des États-Unis, et cette mentalité pionnière, elle-même, reprenait des motifs de conquête déjà bien établis depuis au moins le début de l’époque moderne et de la mondialisation par la navigation européenne. Ce schéma exprime un dévorant désir d’ailleurs,une même ambition impérialiste que celle qui a présidé à l’expansionnisme colonisateur terrestre.

Bradbury ne fut pas le seul auteur à entretenir de telles réserves face aux programmes spatiaux de l’après-guerre (Berger, 1978), mais il le fit en exploitant le potentiel satirique de la science-fiction de manière experte (Grimsley, 1970, p.1240). Il est donc un bon guide pour tenter de saisir quel est ce potentiel, en quoi la satire peut participer au développement de la littératie des futurs aujourd’hui et comment cet exercice critique peut nous ramener vers le proche, vers une véritable proximité empathique, dans un discours social où les ultra-privilégiés ne semblent envisager d’avenirs que dans le lointain, même si c’est pour rendre ce dernier atteignable et consommable.

Satire et littératie des futurs

Si les fantaisies de colonisations spatiales actuelles se mettent en marché comme autant d’interventions visionnaires et audacieuses, plusieurs commentaires à leur égard n’ont pas manqué de relever qu’elles reflètent des futurs obsolètes (Le Bot et Haugomat, 2024) avant même qu’ils ne se réalisent. Ils le sont pour plusieurs raisons, qui peuvent être mises en relief à partir de différents angles d’approches.

L’auteur Kim Stanley Robinson, qui s’est pourtant rendu célèbre en publiant une trilogie de romans dont la trame est la colonisation et la terraformation de Mars, a été l’un des premiers à critiquer Elon Musk après que ce dernier ait dévoilé en 2016 ses plans pour l’occupation humaine de Mars. Il lui reprocha d’ignorer toute analyse scientifique et de proposer une vision qui s’apparente à « de la mauvaise science-fiction ». Selon Robinson, le projet de Musk aurait autant de failles opérationnelles que morales (Roston, 2016).

Il n’est pas dans notre propos d’entrer dans le détail de chacune de ces critiques. Les critiques techniques portent sur à peu près tous les aspects liés à l’établissement de colonies humaines viables sur Mars, ou même ailleurs dans le système solaire. Les distances à voyager, l’approvisionnement en multiples ressources critiques, le maintien d’une population de taille suffisante, les impacts des environnements extra-terrestres sur la physiologie humaine… tout semble poser des problèmes considérables. Par ailleurs, même en admettant des solutions techniques à ces derniers, des critiques s’élèvent depuis longtemps face à l’allocation de sommes colossales pour l’exploration spatiale alors que les inégalités économiques terrestres sont criantes (Hanchey, 2024). Dans cette optique, l’appétit pour la conquête spatiale tel qu’observé ne reflète pas un « destin » inéluctable de l’humanité, mais met plutôt en évidence nos travers, nos insuffisances dans l’exercice de notre responsabilité face à la vie physique et sociopolitique sur Terre. Ainsi, paradoxalement, plus nous nous éloignons, que ce soit au travers des imaginaires, des récits ou même physiquement lors de missions spatiales, plus nous sommes ramenés au point de départ, à regarder en face, à moins que ce ne soit en miroir,l’existant, ici et maintenant. Plus qu’une description fine de ces deux grandes catégories de critiques, ce qui nous intéresse ici est la manière dont les tenants de la colonisation spatiale y répondent.

Les critiques techniques, on s’en doute, sont interprétées comme du défaitisme. Sommes-nous devant des impossibilités catégoriques, ou simplement devant des défis techniques monumentaux, mais surmontables ? Il y a entre les deux une zone de flou qui est très activement investie par les promoteurs de missions vers Mars. À mesure que les agences spatiales publiques ont commencé à reculer dans leur volonté de solutionner ces défis à tout prix, le vide d’innovation technologique laissé a été à la fois occupé par le secteur privé et transformé en riche terreau idéologique. « Heureusement », écrit Jacques Arnould avec ironie, « de bonnes étoiles veillaient sur le sort de l’épopée spatiale. » (Arnould, 2024, p.104). L’ingénieur Robert Zubrin, promoteur du projet Mars Direct, revêtira ce costume de héros luttant contre vents et marées pour la grandeur de l’humanité conquérante. De même, Elon Musk utilisera cette image de l’agilité de l’innovation privée opposée à l’inertie et au manque d’imagination des grandes organisations gouvernementales et la mettra au travail pour lever des capitaux. C’est là une prise de judo bien connue dans le monde des start-ups qui l’ont rendu riche dans la Silicon Valley : prétendre que l’on peut accomplir ce que tout le monde dit être impossible. La tentation est généralement trop forte pour que le capital-risque y résiste longtemps. Et si c’était vrai ? Et si cette personne qui s’auto-institue en visionnaire pouvait accomplir ce que nous croyions hors de portée ? La critique technique, pour rationnelle qu’elle soit, est malheureusement souvent du carburant de première qualité pour ce genre de fuite en avant spéculative. C’est à cette intersection du libertarisme anti-bureaucratie et des utopies plus grandes que nature invitant à repousser l’ultime frontière que la Silicon Valley et le mouvement New Space se rejoignent.

Au-delà de savoir si nous pouvons entreprendre de telles colonisations, il y a bien entendu la question de savoir si nous devrions les contempler. Le débat se déplace alors sur le terrain du normatif. Plusieurs enjeux moraux identifiés par Kim Stanley Robinson et d’autres au cœur de ces projets sont discutés depuis longtemps. Nous l’avons déjà noté, le premier problème et le plus évident est celui de l’allocation de ressources. Les milliards engloutis dans le secteur de l’exploration spatiale ont souvent soulevé la critique. Deux réponses ont historiquement été données au public. La première, qui peut être retracée jusqu’au roman De la Terre à la Lune de Jules Verne (1865) est qu’aucune dépense ne saurait être trop grande pour l’avancement de l’esprit de conquête humain. Encore au XXIe siècle, Robert Zubrin reprend cet argument en faisant miroiter – sans ironie notons-le – à d’éventuels commanditaires de la colonisation de Mars la possibilité de passer à l’histoire comme de nouveaux Ferdinand et de nouvelles Isabelle ayant ouvert la porte à un nouveau Nouveau-Monde. Plus modérés, les administrateurs de fonds publics ont plutôt opté pour mettre de l’avant les possibles retombées médicales, industrielles ou autres des technologies développées pour l’exploration spatiale. Bien entendu, une autre justification est l’attrait de Mars comme Planète B. Dans tous les cas, il semble que le déplacement de la critique sur le plan moral verse rapidement en polarisation idéologique. Certains promoteurs de la colonisation de Mars, Elon Musk par exemple, joueront des clivages provoqués sur ce terrain, notamment lorsque ce dernier dira : « Fuck Earth! Who cares about Earth! » (Hains, 2014). Ses détracteurs grimpent aux rideaux, ses fans applaudissent alors son audace et son anticonformisme.

Comme nous l’avons mentionné au début de ce texte, la critique des futurs qui nous sont proposés est une entreprise multidimensionnelle. Nous avons ici mis en relief les limites associées au fait de porter uniquement la critique sur le terrain technique ou sur le terrain moral, ou même sur les deux à la fois. Les deux approches sont nécessaires, mais apparemment non suffisantes pour confronter des futurs rétrotopiques qui nous proposent une expansion sans fin de la modernité et de ses lacunes en réponse aux désastres provoqués par la modernité et ses lacunes ! L’idée de la fuite vers Mars – pour aussi improbable que soit sa réalisation pratique – s’institue graduellement en « option » dans le débat public, une option qui n’est pas seulement insatiable dans sa consommation potentielle de ressources, mais aussi insatiable dans son appétit d’attention et d’importance dans le discours social. Nous trouvons chez Bradbury une avenue critique face à cette superbe, qui la place devant un miroir. Cet usage des Chroniques martiennes, mais de la science-fiction en général, a été noté au tournant des années 1970, moment où justement le public déchantait déjà face à la grandiloquence nationaliste qui avait accompagné le programme Apollo et les premiers pas d’astronautes américains sur la Lune (Koman, 1994). Vingt ans après la publication de l’ouvrage de Bradbury, Juliet Grimsley écrivait :

Science fiction lends itself to satire. When man is placed in a strange environment, he is able to look at himself objectively and philosophically. Ray Bradbury exploits this medium expertly. (Grimsley, 1970, p.1040)

Nous examinerons maintenant d’un peu plus près le type de satire poétique que nous propose Bradbury et tenterons de saisir sa portée critique face aux appels actuels à étendre l’humanité dans de nouvelles lointaines contrées.

Les Chroniques martiennes

L’auteur américain, Ray Bradbury est né en 1920 dans l’Illinois, un état du Midwest américain. Il s’éteindra en 2012 en Californie. Il est connu notamment pour avoir publié en 1953 Fahrenheit 451, un récit de science-fiction dystopique décrivant une société où les livres, considérés dangereux, sont systématiquement brûlés. Ray Bradbury est souvent décrit comme le « poète des pulps »[1] (Aronoff, 2022 ; Enns, 2015), ces magazines imprimés sur un papier de médiocre qualité, qui ont fait les heures de gloire de la science-fiction comme genre populaire : « Bradbury était également l’un des auteurs de pulps les plus célèbres de l’époque et, au début des années 1950, il participait activement à presque tous les secteurs de l’industrie du divertissement, y compris les bandes dessinées, la radio, la télévision et le cinéma » (Enns, 2015, p.2, notre traduction).

Les nouvelles des Chroniques martiennes sont initialement publiées à la fin des années 1940 dans des pulps magazines justement. Le recueil gagnera en respectabilité en sortant en 1950 sous la forme d’un livre publié dans les réseaux traditionnels dédiés à la littérature. Il s’agit d’une période où les thèmes forts de la science-fiction du XXe se mettent en place dans l’imaginaire du public, notamment en lien avec Mars. Afin de situer le côté précurseur de ce texte, rappelons que le Committee on the Peaceful Uses of Outer Space est créé aux Nations Unies en 1958 et le Traité international sur l’espace visant à réglementer l’accès des États à l’espace sans leur donner la possibilité de s’approprier la lune ou d’autres planètes, lui, est ratifié en 1967.

Malgré le fait qu’elles en déconstruisent plusieurs tropes, les Chroniques martiennes appartiennent à ce qui est nommé l’Âge d’or de la science-fiction. Elles sont construites à partir de plusieurs nouvelles ayant Mars et la Terre au centre des récits. Afin d’obtenir un ouvrage complet, Bradbury a ajouté de plus courtes sections qui créent des liens logiques et chronologiques entre les différents textes. Cela se nomme des « fix-up novel » en anglais. Ce sont donc 28 nouvelles qui se présentent chronologiquement de janvier 2030 à octobre 2057 (ou de 1999 à 2026 dans l’édition originale).

Les Martiens y sont initialement décrits comme des êtres idéaux — à l’image de la figure romantisée du bon sauvage vivant heureux à l’état de nature — qui auraient compris davantage de choses que les Terriens :

Ils [les Martiens] n’ont jamais laissé la science écraser l’art et la beauté. (… Et la lune qui luit[2], p.116)

Si on situe l’œuvre par rapport au champ de la science-fiction, Bradbury écrit à une époque où nous assistons à un renversement important dans la représentation des extraterrestres. Depuis La Guerre des Mondes de H.G. Wells (1897) surtout, s’était installé le thème de l’invasion de la Terre par les extraterrestres. Hollywood, en particulier, produira un flot impressionnant de récits de Martiens monstrueux qui arrivent sur notre planète. Graduellement, la science-fiction commencera à inverser ce motif : ce sont les humains qui se lanceront à la conquête de Mars. Cette projection de l’humanité dans l’espace renverra alors à une autre anthropologie que celle de l’humanité victime ou résistante. Ces récits d’exploration spatiale parleront d’une humanité qui devient conquérante avec ses fusées spatiales brillantes. C’est là une structure narrative qui a marqué très fortement l’imaginaire des techno-utopistes contemporains. Les équipements qu’ils développent renvoient par ailleurs souvent directement à cette esthétique.

Fidèle à la tradition de l’utopisme critique, la description favorable faite par Bradbury de la planète Mars et des Martiens viendra servir de repoussoir et permettra de mieux mettre en évidence les travers des Terriens colonisateurs et de la Terre en ruine qu’ils laissent derrière eux. En effet, dans les Chroniques martiennes, Mars constitue un prétexte pour livrer une critique acerbe de la société américaine de l’après-Seconde Guerre mondiale. Par ce dispositif, l’œuvre abordera plusieurs questions politiques (coloniser, assimiler et détruire l’altérité), sociales (racisme), économiques (priorité à des projets d’exploration spatiale quand les besoins de base des populations sur Terre ne sont pas comblés, chômage), techno-scientifiques (guerres, bombes atomiques, machines), environnementales (destruction des écosystèmes, communautés minières prioritaires sur les plantations d’arbres), et urbaines (« des villes odieuses »).

Les Chroniques martiennes détonnent par rapport à la plupart des œuvres de science-fiction qui leur sont contemporaines dans la mesure où elles portent un regard critique sur une mentalité conquérante qui formait pourtant une assise importante de ce genre littéraire (Rieder, 2008 ; Seed, 2010). Notons cependant que si Bradbury a écrit des œuvres dans la pleine tradition science fictionnelle, comme Fahrenheit 451 par exemple, il préférait souvent se réclamer d’une futuria fantasia, selon son expression, affranchie du genre autant par la forme que par le fond. Il ne prétendait pas fonder ses Chroniques martiennes sur une quelconque rigueur scientifique. Cela lui permettait de travailler dans le mythe et l’allégorie pour, justement, prendre à bras-le-corps et avec un détachement ironique et critique les mythes et allégories triomphalistes de la SF de son époque.

Cette posture est bien illustrée par le récit que fait Bradbury de l’arrivée des humains sur Mars, qui n’a rien d’un moment de triomphe civilisationnel, bien au contraire. D’une part, l’auteur présente explicitement cet événement comme une extension du colonialisme et, d’autre part, il en inverse les tropes habituels à son époque. Au lieu de mettre en scène une humanité (blanche) agissant comme une force civilisatrice aux prises avec monstres et barbares, Bradbury ose poser une question fondamentale : que faisons-nous là ?

La cible immédiate de la critique de Bradbury est le contexte de la Guerre froide et de la menace nucléaire qui lui est associée. L’imminence d’une guerre sur la Terre est un important fil conducteur de ce recueil. Lorsque la guerre éclatera, les humains tenteront de se réfugier sur Mars. Juliet Grimsley (1970, p.1240) a déjà noté la manière dont la satire de Bradbury est parfois faite à demi-mot, mais aussi parfois très explicite. Bradbury compare, notamment, l’arrivée de la flotte de fusées terrestres à une invasion de sauterelles qui, telle la plaie d’Égypte, vont envahir Mars et en détruire les formes de vie natives.

Les fusées mettaient le feu aux plaines décharnées, transformaient la roche en lave, le bois en charbon, convertissaient l’eau en vapeur, vitrifiaient le sable et la silice en plaques qui, partout, tels les éclats d’un miroir brisé, reflétaient l’invasion.

Les fusées arrivaient comme autant de tambours qui labouraient la nuit de leurs roulements. Comme des sauterelles, par nuages entiers qui se posaient dans une floraison de fumée rosâtre. Et des fusées s’élançaient des hommes armés de marteaux pour reforger ce monde étrange, lui donner un aspect familier, en écraser toute l’étrangeté. (Les sauterelles, p. 133)

La description de l’arrivée des premiers explorateurs humains et des premières tentatives de colonisation joue un rôle important dans ce recueil. La première mission décrite par Bradbury verra le premier humain mettre le pied sur Mars. Conformément aux attentes du lectorat, toute la scène est imbibée d’un imaginaire triomphaliste. L’équipage célèbre son propre succès. Le capitaine et ses hommes débarquent de l’appareil pour se rendre compte que Mars a l’allure d’une petite ville du Midwest américain. Il y a donc ici un premier effet satirique. Les Martiens vivent comme monsieur et madame tout le monde, vaquant à leurs petites affaires. Le capitaine, confus, ira cogner à la porte d’une petite maison martienne. Quand on lui ouvre la porte, il porte son arrivée et celle de son équipage à l’attention de ses hôtes. Le Martien qui lui a ouvert la porte lui répondra qu’il doit tout de même enlever ses chaussures pour ne pas trainer de boue sur le plancher. Le capitaine aimerait qu’on lui organise une parade, ou quelque chose du genre, pour célébrer ce moment historique pour l’humanité. Mais personne ne comprend le sens de sa requête. Les Martiens se demandent ce qu’il y a à célébrer, parce qu’eux, ils sont là depuis toujours. La demande du capitaine tombe ainsi à plat.

Bradbury travaille ici à désamorcer le mythe conquérant, le révélant avant tout comme empreint de vanité. Éventuellement, les Martiens se mettront à résister plus activement à l’invasion humaine, mais leur première réaction consiste plutôt à dégonfler l’ego humain. Personne ne semble avoir le temps de s’occuper des explorateurs, de répondre à leurs questions ou à leur besoin d’être célébrés.

On pourrait peut-être s’en aller et revenir plus tard, proposa un des hommes d’une voix morne. On devrait peut-être décoller et réatterrir. Leur donner le temps d’organiser une réception. (Les hommes de la Terre, p.54)

Les Terriens peinent à comprendre qu’ils ne sont pas particulièrement les bienvenus, une observation qui rappelle certainement l’expérience de colons et missionnaires sur Terre (Lawrence, 2013). Les premières missions humaines vont d’ailleurs échouer. Mais ensuite, les humains vont amener la varicelle et c’est cette maladie qui viendra renverser le rapport de forces en faveur des colons. Peu à peu, nombre d’autres fléaux terriens seront exportés ou dupliqués sur Mars menant à l’anéantissement des populations et des écosystèmes de la planète. Ainsi, Bradbury donnera raison aux Martiens de se méfier des humains. À mesure que ces derniers arrivent à s’installer sur Mars, ils entreprennent de la « terraformer » en l’aménageant selon leurs besoins et leurs goûts, en renommant les villes par exemple. La première phase d’occupation en est une surtout d’extraction minière. Les activités lucratives passent avant celles favorables à l’embellissement ou à la cause écologique.

Les Terriens bâtissent sur Mars des villes semblables à celles des États-Unis, les rebaptisant d’abord à la gloire des pôles productifs américains, avec des noms comme Détroit II, New Texas, New New York, New Boston, autre signe de la vulgarité de ce colonialisme :

Les anciens noms martiens faisaient référence à l’eau, à l’air et aux collines. Aux neiges qui s’écoulaient vers le sud dans les canaux de pierre pour remplir les mers vides. À des sorciers enterrés dans des cercueils scellés, à des tours et à des obélisques. Et les fusées s’abattirent sur ces noms comme des marteaux, réduisant le marbre en schiste, écrasant les bornes en faïence qui portaient les noms des anciennes villes, ne laissant que des ruines où furent plantés de grands pylônes affichant des noms nouveaux : Ville-de-fer, Ville-d’acier, Aluminium, Citélectrique, Maïs-ville, Grange-à-blé, Detroit II, tous les noms industriels, mécaniques et métalliques, apportés de la Terre. (L’imposition des noms, p. 206-207).

L’intention n’est donc pas d’inventer une nouvelle société, mais plutôt de dupliquer ce qui existe déjà sur la Terre, rendant ainsi caduque et inopérante cette pulsion initiale d’aller loin pour se réinventer ou de s’offrir un avenir radicalement différent en prenant de la hauteur. Comme nous l’avons vu jusqu’ici, la dénonciation de cette volonté de reproduire le même, de lier symboliquement et pratiquement l’ailleurs à la métropole, résonne particulièrement avec une critique anticoloniale. En cela, Bradbury est annonciateur de préoccupations du mouvement de la « nouvelle vague » qui s’opposera aux mandarins de l’Âge d’or de la SF tels Isaac Asimov, Arthur C. Clarke et Robert A. Heinlein dans les années 1960. On trouve dans les Chroniques martiennes un tableau de la cruauté coloniale, certes, mais aussi une satire du ridicule des colonisateurs. Un élément original de cette critique est que Bradbury accorde autant d’attention au monde que les colonisateurs laissent derrière eux qu’au monde qu’ils créent sur Mars. Sa satire porte sur les rapports entre Terriens et Martiens mais également, de manière tout aussi importante, sur l’abdication des Terriens quant à la préservation de leur propre planète.

Tout au long du recueil, les scènes qui se déroulent sur Terre soulèvent la question de notre responsabilité envers l’« ici », envers les sociétés et territoires terrestres. Au milieu du récit, la Terre ne sera plus qu’un champ de ruines. Bradbury fera dire à un de ses personnages :

Nous autres Terriens avons le don d’abîmer les belles et grandes choses. Si nous n’avons pas installé des marchands de hot dogs au milieu du temple égyptien de Karnak, c’est uniquement parce qu’il était situé à l’écart et n’offrait pas de perspectives assez lucratives. (… Et la lune qui luit, p. 100)

Plus loin, on trouvera justement un Terrien qui s’est installé comme marchand de hot dogs sur Mars. Comme dans le passage sur Karnak, les hot dogs servent d’index à un projet assimilationniste vulgaire, qui résonne tant dans la globalisation d’une culture de masse américanisée sur la Terre que dans son extension à d’autres planètes.

Apparaitra dans le récit un Terrien dissident par rapport à l’idéologie coloniale des envahisseurs. L’un des occupants de la 4e expédition procède à un examen de conscience critique, avec une lucidité à propos des Terriens qui lui sera fatale :

C’est simplement moi contre toute cette saloperie vorace de machine à broyer que l’on a sur la Terre. Ils vont balancer leurs maudites bombes atomiques ici, se battre pour des bases d’où ils pourront faire leurs guerres. Ne leur suffit-il pas d’avoir détruit une planète ? Leur faut-il aussi polluer la mangeoire des autres ? (… Et la lune qui luit, p. 113)

Les Chroniques martiennes combinent la virtuosité d’une écriture poétique imagée avec des descriptions moroses, tristes et parfois cyniques sur ce que Mars est devenue depuis l’occupation des Terriens. Mars devait être une planète B, un lieu de rechange pour échapper aux désastres de la Terre, elle deviendra finalement un second lieu de dévastation sans avoir pour autant sauvé l’existence de la Terre.

La Planète B

Comme nous l’avons vu, l’idée d’avoir une planète de rechange s’impose de plus en plus comme manière de justifier l’expansionnisme techno-utopiste contemporain. Elle s’inscrit dans un éthos plus large du « chacun pour soi », voire du Survival of the Richest (Rushkoff, 2022), qui témoigne d’une perte d’espoir pour le salut collectif et le rétablissement de la Terre. Devant l’éventualité d’un effondrement causé par leurs propres excès, les riches rêvent de se réfugier dans des bunkers, sur des îles lointaines, ou encore dans une nouvelle civilisation incubée dans un cylindre orbital ou sur Mars. Bradbury s’est révélé attentif aux effets néfastes causés par l’existence même de cette possibilité de fuite hors de la Terre, effets néfastes immédiats tant pour les écosystèmes que pour le tissu social. Il notera, par exemple, la jalousie potentielle qui peut se développer chez ceux qui restent à l’égard de ceux qui partent, sentiment exacerbé par le fait que certains ont le privilège de se réfugier dans une utopie alors que les autres doivent composer avec une Terre dévastée. L’abandon et l’éloignement deviennent le luxe des mieux nantis, même si Bradbury nous rappelle que cette fuite n’est que temporaire dans la mesure où cette élite transporte ses travers avec elle.

Si l’accès différentiel à la Planète B crée du ressentiment chez les laissés pour compte, la possibilité de bénéficier de cette option, elle, nourrit un désengagement face au sort de notre propre planète. Bradbury met ces mots dans la bouche d’un contribuable de l’Ohio, qui estime avoir gagné le droit de rejoindre Mars : « n’importe quelle personne sensée voulait quitter la Terre », « La Terre, vous pouviez vous la garder ! » (Le contribuable, p.68).

L’imaginaire de la planète de rechange n’implique pas qu’une dialectique entre les potentiels élus et exclus. Bien avant que la colonisation au-delà de la Terre soit même une possibilité réaliste, elle est « bonne à penser » pour les New Spacers, comme un fantôme qui vient s’insérer dans les débats de sociétés actuelles. Nous avons déjà parlé de l’invocation par ces élites d’un supposé impératif civilisationnel qui exigerait de constamment explorer de nouvelles frontières. Mais en sous-texte de cette injonction se trouve le fantasme des possibilités offertes par une nouvelle terra nullius. Le développement capitaliste a toujours dépendu de l’existence de fronts d’expansion peu régulés. L’idéologie libertarienne des astrocapitalistes (Saint-Martin, 2025) est d’ailleurs bien arrimée à cette réalité. Il s’agit non seulement d’investir dans ces secteurs « de pointe », de chercher des domaines matériels ou virtuels où tout semble encore permis, mais aussi de les maintenir dans cette condition de Far West aussi longtemps que possible. Dans ces domaines, la question de la légalité ou de l’illégalité ne se pose pas, nous nous trouvons à une frontière encore peu régie par le droit, à faire des choses pour lesquelles il n’existe pas encore de règles. Nous sommes dans des zones assez proches pour être exploitées, mais encore trop loin pour être réglementées. Il y a ici un jeu d’échos complexe, mais qui s’immisce dans les formations sociales présentes et locales : les privilégiés ont la nostalgie de la frontière coloniale, ils ont aussi le rêve de la frontière spatiale, et entre les deux il y a le monde qui les insatisfait, un monde de règles et de limites à leur volonté… le vrai monde.

Dans les Chroniques martiennes,Bradbury répond déjà à ces rêvesd’insularité juridique. Il note que la frontière ne reste jamais la frontière, un fait bien connu dans son univers de référence qu’est le Midwest américain. Le sarcasme qu’il mobilise pour répondre à ce rêve libertarien est incisif :

[…] quand tout fut proprement étiqueté et mis en place, quand tout fut sûr et arrêté, quand les villes furent suffisamment remplies et la solitude réduite au minimum, la fine fleur de la Terre arriva. Ils venaient participer à des galas ou passer des vacances, acheter des bibelots, prendre des photos et goûter « l’atmosphère » ; ils venaient étudier et appliquer des lois sociologiques ; ils venaient avec des étoiles, des insignes, des règles et des règlements, apportant avec eux une partie de la bureaucratie qui avait envahi la Terre comme un monstrueux chiendent et la semant sur Mars partout où elle pouvait pousser. (L’imposition des noms, p. 207)

Les bureaucrates arrivent et ne font l’affaire de personne, mais le droit et l’État sont toujours en train de courir derrière ces nouvelles frontières. Cette trop grande proximité, qui implique des règles, de la surveillance et de l’imputabilité, attise alors l’appétit des élites économiques pour de nouvelles frontières, et le cycle recommence. À la fin du recueil, d’ailleurs, nous apprenons que les humains ne se sont pas limités à coloniser Mars. Ils sont allés explorer des lunes de Saturne et de Jupiter. L’exploration et l’expansion ne trouvent jamais de terme, car ce qu’elles cherchent est un nouveau territoire « vierge », même lorsqu’il est déjà habité. C’est ce fantasme qui habite tant le colonialisme que le capitalisme et que Bradbury, comme les techno-utopistes contemporains, transposent sur la scène de pensée martienne.

Il est ironique que les Chroniques martiennes en soient venues à être une référence iconique pour plusieurs techno-utopistes qui affirment, curieusement, que cet ouvrage les a initiés à l’idée de la colonisation de Mars. Ils se réclament ainsi d’un livre qui critique tout ce qu’ils tentent d’accomplir. On se demande bien ce qu’aurait pensé Bradbury de cet honneur. Il a tout fait en son pouvoir pour mettre l’humanité en garde face à ces aventures et il devient une icône de cette entreprise.  

La critique finale de Bradbury, via son narrateur, est cinglante :

La vie sur Terre n’a jamais pris le temps de donner quoi que ce soit de bon. La science est allée trop loin et trop vite pour nous et les gens se sont retrouvés perdus dans une jungle mécanique, comme les enfants qui font tout un plat des jolies choses, gadgets, hélicoptères, fusées ; ils ont mis l’accent sur les fausses valeurs, sur les machines plutôt que sur la façon de les utiliser. (Pique-nique dans un million d’années, p. 314).

C’est ce que l’historien Vincent Gerber nomme la « littérature miroir » (2024 : 6). Ainsi, et les anthropologues le savent bien, s’intéresser aux autres permet également de se confronter à soi-même. « Comme auparavant le Martien ou le Sélénite de la Lune, l’extraterrestre est notre miroir déformant, au-delà du présent, du passé et du futur. Il représente notre “autre” le plus extrême et notre “hôte” le plus intérieur. » (Kyrou 2020, p. 285). C’est dans cette même logique que Christelle Granja (2020) a intitulé un de ses articles publié dans la revue Socialter : « Chercher Mars, trouver la Terre ». La recherche scientifique en explorant les conditions de vie nécessaires au voyage interplanétaire finit généralement par nous en apprendre davantage sur notre rapport à la vie sur Terre.

Les préparatifs pour un voyage vers la Planète B se poursuivent, notamment en tentant de faire l’expérience de la vie sur Mars en restant ici sur Terre, que ce soit dans l’état de l’Utah, ou en Antarctique. Étrange proximité, artificielle au point de relever du jeu de rôle, que celle de ces expéditions « analogues » où on se figure déjà une vie à la surface de Mars. Nous pourrions parler-là de simulation, mais il ne serait pas exagéré de parler de satire involontaire lorsque nous considérons ces expériences à la lumière des promesses qui sont faites d’établir des colonies humaines viables et, peut-être, heureuses ailleursque sur la Terre. Ces simulations sont explicitement décrites comme des conditions de stress. (Jeevendrampillai and Fortais, 2025, p. 144) L’espoir, l’idée des petits pas vers un avenir radieux peut possiblement empêcher de voir l’aridité de cette vie promise dans l’espace. Mais considérer ces préfigurations devrait nous inciter à travailler pour préserver ce dont nous avons la responsabilité ici sur Terre.

Conclusion

Les littératures de l’imaginaire nous permettent un décentrement. À l’heure où les enjeux écologiques, sociotechniques et spatiaux sont d’une actualité brûlante, il semble y avoir un intérêt à prendre un pas de recul. Nous avons vu ici qu’un pas de recul est différent d’une fuite en avant. Les Chroniques martiennes insistent sur cette différence en destituant les prétentions grandioses d’expansion humaine ultra-terrestre et en nous invitant à considérer ce que nous nous apprêtons à exporter au reste de l’univers. Yannick Rumpala, nous rappelle que les univers littéraires offrent un « réservoir cognitif et un support réflexif » et la possibilité de « tester fictivement des choix de société » (2018, p. 8 ; p. 17). Il ajoute que « la science-fiction est une poétique des devenirs, mais aussi une métaphysique expérimentale des devenirs » (Rumpala, 2018, p. 239). Ariel Kyrou, pour sa part, voit les imaginaires de l’exploration spatiale, comme « ce hors-champ radical[qui] nous permet paradoxalement de prendre un immense recul sur notre situation de terriens : de nous regarder d’un point de vue extraterrestre » (2020, p. 235). La satire est la variété de ces expériences qui nous invite à la modestie, à considérer avec prudence les promesses de ces ailleurs que nous nous créons en y exportant notre « ici ».

Les Chroniques martiennes participent peut-être d’une proximité simulée, mais elles résonnent toujours avec notre actualité. Plus de soixante-quinze ans après leur publication, elles nous parlent de mentalités coloniales, des velléités expansionnistes et impérialistes qui persistent dans notre époque. L’élan pour Mars ne s’épuise pas. Cette planète est bien présente sur Terre, dans les imaginaires, dans la culture pop tous médias confondus ainsi que dans les milieux scientifiques.

Dans la nouvelle « Les ballons de feu », incluse dans les Chroniques martiennes, deux missionnaires discutent à savoir s’ils doivent laver les péchés des Terriens ou plutôt découvrir les péchés des Martiens. Deux visions s’affrontent alors : soit reconnaître l’inhumain dans l’humain ou l’humain dans l’inhumain (Les ballons de feu, p. 159). Par la mise en scène de ce dilemme anthropologique, philosophique et moral, Bradbury nous convie à la réflexivité et à l’autocritique. L’expansion territoriale de l’humanité ne peut être transformatrice qu’à cette condition. Comme le dit un personnage de la nouvelle « Usher II », « l’ignorance est fatale » (p.227). Ayant négligé la lecture d’un livre martien qu’ils ont préféré brûler, ayant refusé d’être ébranlés dans leurs certitudes par la nouvelle planète qu’ils habitent, les censeurs terriens sont pris au piège de leur inculture et périssent. Espérons que nous aurons compris le message.

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[1] Cette appellation lui a été initialement attribuée par le Time en 1953 (Time, vol. 61, no. 12, 23 March 1953) : https://time.com/archive/6609000/books-poet-of-the-pulps/ «The notion of Bradbury as a “poet” was clearly intended to elevate his work above that of other science fiction writers, yet by positioning him firmly in the realm of the “pulps” this somewhat backhanded compliment also served to limit his potential sphere of influence.» (Enns 2015 : 5).

[2] Pour chaque citation des Chroniques martiennes, nous indiquons le titre de la nouvelle dont elle est issue et le numéro de page de l’édition Denoël de 2019 (1950).