〉Sarah Rey
〉maîtresse de conférences HDR en histoire romaine
〉LARSH, Université Polytechnique des Hauts de France
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Publiés de 2014 à 2024, les douze tomes du manga Pline de Mari Yamazaki, conçus en collaboration avec Miki Tori, offrent une vision singulière, nécessairement composite, de l’espace romain antique. Le personnage principal en est Pline l’Ancien, auteur d’une vaste Histoire naturelle, qui trouva la mort en 79 ap. J.-C. au moment de l’éruption du Vésuve, l’air chargé en dioxyde de souffre provoquant son malaise fatal[1]. Si Mari Yamazaki en a fait son héros, c’est pour confirmer son goût pour l’Antiquité romaine, déjà à l’œuvre dans son manga précédent, Thermae Romae (2008-2013)[2], mais aussi pour tenter de donner une nouvelle dimension à sa démarche comparatiste[3], qui n’en finit pas d’établir des passerelles entre la Rome antique et le Japon moderne.
Le sens de la catastrophe
Pour la mangaka, il s’agit d’abord de prouver une certaine familiarité, toute japonaise, avec les catastrophes de quelque nature qu’elles soient[4]. Pline s’ouvre en effet sur le récit des dernières heures du naturaliste, puis un flashback se produit, qui montre une éruption de l’Etna survenue quelques années plus tôt, au moment où le héros a fait la connaissance de son futur scribe[5]. D’emblée, ce manga prend une coloration originale : la présence des volcans campanien et sicilien vient immanquablement rappeler celle du Fuji dans les Vues d’Hokusai (1760-1849), l’auteur d’estampes le plus connu qui soit et l’un des artistes qui a le plus contribué, par ses recueils de croquis, à diffuser le terme de « manga » en dehors du Japon. Mari Yamazaki et Tori Miki sont visiblement imprégnés de ce répertoire iconographique qui a conquis l’Occident dès le XIXe siècle. Leur Pline joue sur cet effet d’hybridation. La fiction et l’art informent une spatialité imaginaire, nippo-romaine en quelque sorte.
On comprend dès l’abord que le monde romain et l’archipel japonais ont en partage le volcanisme et ses dangers. Mais leur connivence ne s’arrête pas là. Ils ont aussi en commun l’accoutumance aux désastres humains. Est notamment évoqué le grand incendie de 64 ap. J.-C. qui a dévasté Rome et dont les causes sont probablement accidentelles[6]. De possibles réminiscences des nombreuses destructions par les flammes qu’a subies Edo, future Tokyo, ont pu inspirer ces planches, d’autant que Mari Yamazaki est tokyoïte[7]. Quoi qu’il en soit, cette figuration d’épisodes catastrophiques est l’un des traits saillants des premiers mangas ayant rencontré un succès international[8]. Pline s’inscrit dans une certaine tradition des mangas destinés à un public de jeunes adultes (seinen) ou d’adolescents masculins (shōnen manga)[9] : à croire que les cataclysmes et les espaces qu’ils impliquent sont des affaires de garçons, à croire que ceux-ci possédent une meilleure perception spatiale que les filles de leur âge[10]… En vérité, Mari Yamazaki ne paraît pas penser que la géographie constitue un moyen de poursuivre les essentialisations de genre par d’autres moyens. Elle-même est une autrice reconnue dans le milieu plutôt viril des mangakas[11] ; si des passages de son Pline sacrifient aux attentes du shōnen (avec – par exemple – l’apparition ponctuelle de femmes dénudées), la plupart des pages sont susceptibles de plaire aux lectrices autant qu’aux lecteurs. Et les représentations de l’espace romain, public ou privé, s’y taillent la part du lion.
Une spatialité romaine réinventée
Pour favoriser cette « immersion » spatiale souhaitée par Mari Yamazaki et Miki Tori, maints chapitres portent des noms de lieux antiques, énumérés en latin : « Vesuvius », « Magna Graecia », « Roma », « Puteoli », « Palatinus », etc. De tome en tome, Mari Yamazaki propose un voyage à travers le monde méditerranéen du Ier siècle ap. J.-C., de Rhodes où gît encore le colosse détruit par le séisme de 226 av. J.-C. jusqu’au phare d’Alexandrie, en passant par le port de Carthage. On a le sentiment que l’autrice veut réanimer la beauté de l’antique, tout en transmettant son goût des déplacements et des cartes : assurément, elle aimerait être l’un de ses personnages que l’on voit au tome 3 tenir en main un itinéraire antique inspirée de la fameuse Table de Peutinger conservée aujourd’hui à Vienne.
Dans la saga Pline, presqu’aucun type d’espace romain n’est oublié. Avec leur juxtaposition de temples, d’édifices de spectacle, d’insulae (îlots d’habitats collectifs), de rues et de palais impériaux dans le cas de Rome, les villes font l’objet de soins particuliers. Malgré d’inévitables inexactitudes, parfois nées d’anachronismes involontaires, Mari Yamazaki et son co-auteur témoignent d’un grand sérieux dans leur effort de reconstitution. Le Circus Maximus est, parmi d’autres infrastructures, montré en perspective cavalière dans toute son étendue, avec sa spina centrale autour de laquelle tournaient les cheveux lors des courses hippiques. Ailleurs, on reconnaît le temple de Jupiter capitolin sur son promontoire qui domine tout Rome. Encore ailleurs, c’est la salle à manger tournante (cenatio rotunda) du palais de Néron, c’est-à-dire la Domus Aurea, qui est figurée, preuve que le manga Pline est capable de rendre compte des avancées récentes de l’archéologie[12].
Très au fait de l’actualité scientifique, l’autrice du manga Pline et son partenaire artistique donnent l’impression de s’être inspirés de-ci de-là des reconstitutions antiques de Jean-Claude Golvin[13] pour concevoir à leur tour certains panoramas urbains de la Méditerranée romaine ou pour représenter des monuments singuliers. D’une manière générale, les décors de Pline respectent souvent les critères esthétiques d’un croquis d’architecte et plusieurs libertés sont prises avec les réalités antiques. Au tome 2, les spécialistes remarqueront de la sorte l’étrangeté d’un jardin antique où rien ne convient du point de vue architectural comme archéo-botanique : les colonnes à rudentures montée sur un haut pilastre sont totalement inventées et la présence d’un bananier étonne[14]. Plus loin, une rue de la Rome antique prend l’allure, dans le manga, de l’actuelle Via Giulia avec son arc Farnèse. Les auteurs n’osent pas s’inspirer ici du caractère parfois chaotique de l’urbanisme des villes antiques et… des villes nippones elles-mêmes. Comme l’écrivait Nicolas Bouvier à Thierry Vernet, en septembre 1956 : « une rue japonaise est inphotographiable, parce que ce n’est qu’une juxtaposition de détails »[15]. Beaucoup de ruelles et venelles des villes antiques devaient également manquer de photogénie[16], mais Mari Yamazaki et son co-auteur ne cherchent pas à écrire un manuel d’archéologie romaine. Il s’agit, pour eux, de conjuguer l’art du manga à la véracité historique.
Si une sorte de filtre japonais aurait pu paradoxalement contribuer à créer plus d’authenticité dans la figuration des rues romaines, il semble avoir tout de même jouer un rôle dans le rendu épuré des temples : les façades de lieux de culte sont souvent plus dépouillées dans le manga Pline qu’elles ne l’étaient dans l’Antiquité, comme pour entrer en accord avec les architectures religieuses shinto les plus sévères. Les noms des commanditaires ou des dédicataires, tels qu’ils apparaissaient au fronton de la Maison Carrée de Nîmes ou du Panthéon de Rome, ne sont pas imités, peut-être par souci de rigueur en l’absence d’information archéologique précise, peut-être par crainte de l’erreur de latin, bien que les fantaisies linguistiques ne soient pas rares ailleurs dans le manga.
Cette empreinte japonaise apposée sur les espaces romains se retrouve dans le tome 3 (Les griffes de Poppée) qui adopte par moments le point de vue d’un chat, ce qui permet des visions étonnantes des espaces domestiques ou publics de la Rome antique. Au tome précédent, les auteurs se sont revendiqués de l’influence d’un épisode de Tom et Jerry, Une souris à Manhattan (1945). Mais dans ce troisième tome, leur Pline se met à ressembler surtout à un neko manga, cette sous-catégorie de manga qui prend les chats comme personnages principaux. Par ce procédé, Mari Yamazaki ne se tient pas loin des plans bas, à hauteur de tatami, qui étaient l’une des marques de fabrique du cinéaste Yasujirō Ozu. Ces expériences de décentrement de la focale donnent à voir des espaces qui ne sont jamais montrés dans d’autres mangas reposant sur une matière antique : brèche dans un mur, trou de souris.
Le regard japonais de l’autrice principale se devine en outre dans les représentations des maisons romaines. Les murs intérieurs des riches demeures antiques décorés de fresques sont, dans le manga, plus sobres qu’ils ne l’étaient. On ne peut s’empêcher de penser à l’austérité des intérieurs japonais traditionnels qui avait surpris les Occidentaux au moment de l’ouverture du pays aux premiers voyageurs. Qu’on se remémore les impressions de Vincent Van Gogh, elles-mêmes fondées sur les descriptions de Pierre Loti : « les vrais Japonais n’ont rien sur les murs… Ah c’est donc comme ça qu’il faut regarder une japonaiserie dans une pièce bien claire, toute nue, ouverte sur le paysage »[17], écrit le peintre à son frère Théo en février 1888.
Au fond, les maisons romaines du manga Pline forment des décors secondaires, très dilués dans la ville où elles prennent place, selon une porosité des espaces toute japonaise. L’architecte Yoshinobu Ashihara (1918-2003) a su bien caractériser cette confusion – particulièrement forte à Tokyo – des lieux domestiques et urbains, qui n’est pas sans points communs avec les réalités romaines : « ‘Si l’on imagine que chaque maison japonaise est une chambre à coucher, alors la ville devient un amas gigantesque où les parcs seraient des salons, les bureaux des parloirs et les aéroports des halls d’entrée’. Ainsi la forme urbaine est associée à des valeurs de proximité et d’intimité, quelle que soit l’échelle considérée »[18].
Loin des villes, de vraies conjonctions Rome-Japon ne manquent pas d’inspirer Marie Yamazaki comme lorsqu’elle va chercher dans l’œuvre de Pline la mention d’êtres fabuleux. Ceux-ci possèdent eux-mêmes une géographie propre. Dans l’encyclopédie plinienne déjà, la mer et les plages sont des lieux propices au surgissement de ces mirabilia[19]. Dans le manga, les créatures fantastiques prennent la forme de calmar géant, de poulpe hors norme ou d’hybride mi-homme mi-poisson. Tout finit par rappeler – dans la fiction – les surgissements des yōkai dans les estampes japonaises ou de Godzilla, le monstre de manga par excellence. Dans le monde actuel, ce sont les pêches extraordinaires dont sont capables les travailleurs japonais de la mer qui ont pu servir de source d’inspiration.
Plus généralement, le noir et blanc du manga, à peine interrompu dans Pline par quelques planches en couleurs, vient nécessairement renforcer l’image d’un espace plus décolorisé qu’il ne l’était dans l’Antiquité gréco-romaine. On rejoint, sans que cela soit volontaire, « le mythe de la Grèce blanche »[20] ou celui d’une Rome que l’on a longtemps crue tout aussi pâle dans ses façades de temples comme dans ses œuvres d’art. Ceci étant dit, le noir et blanc rend plus faible la marge d’erreur archéologique et dramatise l’espace vécu. Du reste, dans le manga, cette prégnance de la couleur noire, qui trouve sa pleine mesure dans de nombreuses scènes nocturnes, rappelle qu’elle est l’une des couleurs préférées des Japonais[21].
Le manga Pline fournit donc l’occasion d’innombrables interférences culturelles entre japonité et romanité. Les espaces représentés en acquièrent un caractère étrange, hétérogène, qui profite davantage à la fiction qu’à l’exactitude archéologique. Malgré la part importante d’imaginaire nippon appliqué aux realia de l’Antiquité romaine, les lectrices et lecteurs peuvent en tirer un certain profit pédagogique. Pour le dire d’une phrase : la culture juvénile du manga n’est pas un savoir pour adolescents ignares. Les auteurs parient sur la curiosité de leur public. Mais, au-delà du gain de connaissance, ce qui semble guider Mari Yamazaki et Tori Miki relève, surtout, d’une nouvelle déclaration d’amour japonaise à l’Occident et leurs partis-pris affectifs autorisent tous les métissages spatiaux.
[1] Sa vaste Histoire naturelle contient beaucoup d’informations géographiques et ethnographiques précieuses, en particulier les livres III à VI : D. W. Roller, A Guide to the Geography of Pliny the Elder, Cambridge, Cambridge University Press, 2022. Sur le récit de sa mort, lire le témoignage de son neveu : Pline le Jeune, Lettres, 6, 16.
[2] Les pratiques thermales romaines y sont perpétuellement comparées aux usages japonais du sentō.
[3] Mari Yamazaki dit avoir développé « une pensée comparatiste » et avoir « la conviction qu’à travers Pline, sur certains sujets, [elle pourrait] souligner les points où les cultures italienne et japonaise se rejoignent ». Cf. M. Yamazaki & T. Miki, Pline, tome I (L’appel de Néron), Paris, Casterman, 2017.
[4] Sur ce sens japonais de la catastrophe : Yoann Moreau, Vivre avec les catastrophes, Paris, PUF, 2015, passim.
[5] Il s’agit d’une figure inventée de toute pièce, mais l’Etna entra plusieurs fois en éruption dans l’Antiquité, notamment au Ier siècle av. J.-C., ce qui suscita la description poétique de Virgile (Énéide, 3, 570-584).
[6] Cf. le tome 7, L’antre du crocodile.
[7] Tori Miki, quant à lui, est originaire d’Hitoyoshi, sur l’île de Kyūshū.
[8] Camille Cosson, « Tokyo manga 東京・ 漫画 Architecture & imaginaire », Géographie et cultures, 109, 2019, (en ligne) :« En 1990, les premiers mangas à paraître en France sont Akira d’Otomo Katsuhiro et Mourir pour le Japon de Nakazawa Keiji. Que ce soit dans le futur dévasté d’Akira ou dans le passé déjà révolu d’Hiroshima, les deux ont une vision catastrophique et apocalyptique ».
[9] Ils sont distincts des mangas destinés à un public de jeunes filles, dits josein manga.
[10] Les sciences cognitives n’ont pas encore totalement expliqué les meilleurs résultats obtenus par les petits garçons en matière de spatialité dès leur entrée en phase scolaire (à la différence de la phase préscolaire). Les jeux de l’enfance, souvent genrés, semblent trouver leur mot à dire dans le développement des capacités spatiales. Citons un travail précurseur en ce domaine : Daniel Fabre, « La Voie des oiseaux. Sur quelques récits d’apprentissage », L’Homme, 1986, 26, 99, p. 7-40.
[11] Mari Yamazaki vit en Italie et paraît avoir trouvé dans cette expatriation une forme d’émancipation.
[12] Françoise Villedieu (dir.), Vigna Barberini. III. La cenatio rotunda, EFR-Parco Archeologico del Colosseo, 2011.
[13] Parmi une œuvre abondante, citons Jean-Claude Golvin, L’Antiquité retrouvée, Paris, Errance, 2020.
[14] Je souhaite remercier Éric Morvillez (Université d’Avignon) qui a eu la gentillesse de m’éclairer sur ce point.
[15] Nicolas Bouvier-Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées, Carouge-Genève, 2010, p. 266 (lettre de N. Bouvier à T. Vernet, septembre 1956).
[16] Cf. Pascale Ballet (dir.), La rue dans l’Antiquité : définition, aménagement et devenir de l’Orient méditerranéen à la Gaule, Rennes, PUR, 2008.
[17] Lettre de V. Van Gogh à son frère Théo (février 1888), d’après les impressions produites par la lecture de Pierre Loti (Madame Chrysanthème, 1887). Cf. Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, Paris, Grasset, « Les Cahiers rouges », 2002.
[18] Y. Ashihara, L’ordre caché : Tokyo, la ville du XXIe siècle ?, trad. M. Shimizu, Paris, Hazan, 1994, cité et commenté par E. During, « Tokyo, la forme d’une ville », Critique, 2021/8, 891-892 https://doi.org/10.3917/criti.891.0751
[19] Voir notamment Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 2, 7 et 9, 2.
[20] Philippe Jockey, Le mythe de la Grèce blanche : histoire d’un rêve occidental, Paris, Belin, 2015.
[21] Sur le goût pour la « noire obscurité » et « les noires ténèbres » dans les modes de vie traditionnels japonais, cf. Junichiro Tanizaki, Éloge de l’ombre, Paris, Publications orientalistes de France, 1989.
